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		<div class='rss_chapo'>Alain Bihr est un sociologue ayant produit une œuvre importante touchant tant à l'histoire du mouvement ouvrier qu'à celle de l'extrême-droite. Se réclamant du communisme libertaire, ses derniers travaux abordent la question du capitalisme sous un angle socio-historique avec une forte inspiration marxienne. Nous l'avons interrogé à l'occasion de la parution du premier tome de sa colossale histoire de la naissance capitalisme intitulé Le premier âge du capitalisme (1415-1763), Tome 1 : L'expansion européenne, coédité par les éditions Syllepse et les éditions Page 2.</div>
		<div class='rss_texte'><p class="spip"><a href="http://alencontre.org/" class="spip_out">http://alencontre.org/</a></p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Le Comptoir : Pourquoi avoir choisi de débuter votre premier âge du capitalisme en 1415 et de l'achever en 1763 ?</strong></p> <p class="spip">Alain Bihr : Le choix de dates bornant des périodes historiques longues a toujours quelque chose d'arbitraire. Il ne peut se justifier que comme motif illustratif d'options théoriques plus profondes. En l'occurrence, celui de 1415 est en rapport avec la thèse centrale de l'ouvrage : c'est l'expansion par laquelle l'Europe occidentale commence à se saisir des continents américain, africain et asiatique, qui aura permis le parachèvement des rapports capitalistes de production, marquant le premier âge du capitalisme. Or c'est en 1415 que les Portugais, qui auront été les premiers à se lancer dans cette aventure, s'emparent de Ceuta : ils entament ainsi leur lente descente le long des côtes occidentales de l'Afrique, qui va leur permettre, à la fin du XVe siècle, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, de déboucher dans l'océan Indien, dans lequel ils vont rapidement conquérir un immense empire commercial, en en évinçant de force les marchands-navigateurs arabes, indiens et malais qui y occupaient jusqu'alors une position prédominante. On peut donc considérer cette date comme l'inauguration de l'expansion européenne outre-mer.</p> <p class="spip">Le choix d'une date de fin de la période aura été plus délicat. Il s'appuie sur une autre thèse centrale de mon ouvrage : le point culminant du processus de parachèvement des rapports capitalistes de production gît dans la lutte engagée entre les principales puissances européennes pour la prédominance en Europe occidentale et dans le premier monde capitaliste dont cette dernière constitue le centre. Or en 1763 s'achève la guerre de Sept Ans, durant laquelle la Grande-Bretagne a confirmé sa constante supériorité navale et au terme de laquelle elle inflige une lourde défaite à la France, en lui faisant perdre sa colonie québécoise et en réduisant à presque rien son implantation commerciale aux Indes. Venant après le double échec de Louis XIV lors de la guerre de la ligue d'Augsbourg (1688-1697) et de la guerre de Succession d'Espagne (1701-1713), échec auquel la Grande-Bretagne a pris à chaque fois une part décisive, cette nouvelle victoire signe la position hégémonique qu'elle a acquise en Europe et qu'elle maintiendra pendant près d'un siècle et demi, notamment face aux entreprises napoléoniennes.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Il y a de nombreux débats autour de la naissance du capitalisme. Braudel le fait remonter au Moyen Âge où il voit un début de capitalisme commercial, tandis que son disciple Le Goff explique que l'on ne peut parler de capitalisme durant tout le Moyen Âge notamment en raison de certaines limitations par l'Église catholique et l'absence réelle d'argent. Quel est votre avis à ce sujet ?</strong></p> <p class="spip">Mon avis est que ni Braudel ni Le Goff ne savent de quoi il s'agit quand ils parlent de capitalisme. Ce ne sont d'ailleurs pas les seuls : l'immense majorité de ceux qui utilisent ce terme n'en comprend pas véritablement le sens, faute d'avoir lu ou compris Marx. Pour ce dernier, le capitalisme est un mode de production, c'est-à-dire un type de société globale, de totalité sociale, qui se développe sur la base de rapports de production déterminés, en donnant naissance à des formes de société civile et des institutions juridiques, administratives, politiques, ainsi qu'à des formes de conscience (morales, religieuses, philosophiques) originales parce qu'appropriées à ces rapports de production. Par conséquent, parler de capitalisme commercial, ou financier ou industriel est dépourvu de sens : le capital se décompose certes en fractions industrielle, commerciale et financière mais certainement pas le capitalisme. Et se demander si on peut ou non parler de capitalisme en plein cœur d'un Moyen Âge européen féodal est de même une absurdité.</p> <p class="spip">Ce qu'on est susceptible d'y trouver, c'est un capital marchand (commercial et usuraire) déjà puissant, prenant appui sur des villes et des réseaux de villes (l'exemple type en est la Ligue hanséatique), se valorisant et s'accumulant en contrôlant le commerce lointain, sur le continent européen et entre l'Europe et l'Orient (proche ou lointain) mais maîtrisant aussi les échanges proches (entre villes et campagnes) et commençant, dans ce cadre, à déborder du procès de circulation vers le procès de production sous forme du travail en commandite, instrumentalisant le travail à domicile de paysans (par exemple le filage et le tissage) ou d'artisans échappant aux réglementations corporatives (par exemple dans les mines et la métallurgie rurale). Et, sur cette base, on assiste à la formation d'une proto-bourgeoisie marchande entretenant des rapports complexes avec les seigneurs féodaux, laïcs ou religieux, qui constituent l'ordre dominant, rapports faits selon les circonstances d'alliances et de compromis, de rivalités et de conflits. En un mot, des archipels capitalistes dans un océan féodal.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Vous dites que la mondialisation n'est pas l'aboutissement du capitalisme mais bien son origine. Pouvez-vous expliciter cette proposition ?</strong></p> <p class="spip">Pour partir de la métaphore que je viens d'utiliser, la question qui se pose est la suivante : comment ces archipels capitalistes sont-ils parvenus à s'emparer de l'océan féodal, en y évinçant les propriétaires fonciers féodaux de leur position dominante et en le transformant de fond en comble pour en faire leur domaine propre et en y donnant naissance à un monde capitaliste, en un mot : au mode capitaliste de production ? Vieille question du passage du féodalisme au capitalisme qui a déjà fait couler beaucoup d'encre. L'hypothèse directrice qui est la mienne dans cet ouvrage est qu'il a fallu le détour de l'expansion européenne, conduite par des capitalistes marchands avec l'appui d'appareils d'États, pour que cette transition puisse s'accomplir. C'est en ce sens que je soutiens que la mondialisation (l'intégration tendancielle de la planète et de l'humanité dans un même réseau de rapports économiques et politiques) a permis de donner naissance au capitalisme. Un processus qui n'est d'ailleurs pas achevé et qui se poursuit de nos jours encore. En somme, l'histoire du capitalisme se confond en un sens avec celle du processus qui lui a donné naissance et qu'il n'a cessé depuis lors de poursuivre, en l'élargissant et en l'approfondissant.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Un paradigme fort aujourd'hui, notamment autour des global histories, explique que la mondialisation ne date pas d'hier. Et, si vous êtes d'accord avec cela, vous tenez cependant à noter la spécificité de la mondialisation telle qu'elle se produit en Europe/Occident. Quelle est-elle et qu'est-ce qui permet de la distinguer des autres périodes et contextes historiques qui ont vu la présence voire l'accroissement d'échanges internationaux ?</strong></p> <p class="spip">Comme autour du terme de capitalisme, il règne une grande confusion autour de celui de mondialisation, que les études, par ailleurs très différentes entre elles, se revendiquant de la global history n'ont pas permis de dissiper, au contraire.</p> <p class="spip">Les modes de production précapitalistes ont pu donner naissance à des mondes, au sens d'espaces plus ou moins vastes, comprenant des formations sociales diverses, intégrés par des échanges marchands, la subordination (à des degrés divers et sous des formes multiples) à un même pouvoir politique et des osmoses culturelles. En ce sens, l'Empire romain a constitué un monde centré sur la Méditerranée, tout comme l'Empire chinois dès les Han et plus encore à partir des Tang. Mais aucun de ces mondes n'a eu une dimension planétaire, ni actuelle ni potentielle. Alors que ce qui s'inaugure et s'esquisse à travers l'expansion européenne à la fois commerciale et coloniale qui se produit à partir du XVe siècle, c'est bien un processus qui, à travers l'interconnexion des continents européens, américains, africains et asiatiques et la division du travail qui s'esquisse dès lors entre eux, va donner finalement naissance à un seul et même monde de dimension planétaire centré sur l'Europe. C'est là quelque chose qui ne s'était jamais produit auparavant dans l'histoire de l'humanité et qui marque le franchissement d'un seuil irréversible dans le cours de cette dernière.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Un concept clé de votre ouvrage est celui de« devenir-monde du capitalisme ». Que signifie-t-il ?
</strong></p> <p class="spip">J'utilise cette expression, d'apparence inélégante et pédante, pour éviter précisément les confusions liées au terme de mondialisation. Elle désigne le processus historique (donc pluriséculaire) par lequel le capitalisme envahit et soumet l'humanité et la planète entières, en les incluant dans un même monde, et, par le même mouvement, se constitue comme tel, c'est-à-dire comme un mode de production spécifique. En fait, comme je l'indique dans l'introduction générale à l'ouvrage par lequel j'ai entamé son analyse (La préhistoire du capital, Éditions Page 2, Lausanne, 2006, ouvrage disponible sur le site le site Les classiques des sciences sociales de l'UQAC, Université du Québec), le devenir-monde du capitalisme n'est que l'une des deux dimensions fondamentales de la formation du mode de production capitalisme, l'autre étant ce que j'appelle le devenir-capitalisme du monde : le processus non moins historique par lequel les rapports capitalistes de production soumettent tous les domaines et niveaux de l'activité sociale (tous les rapports sociaux et toutes les pratiques sociales), en bouleversant (en détruisant, marginalisant, intégrant en le transformant) tout le legs historique antérieur tout en faisant aussi émerger de réalités sociales originales, inconnues de l'humanité jusqu'alors. En somme, le processus par lequel les rapports capitalistes de production s'approprient toute l'étendue et la profondeur de l'existence humaine pour façonner un monde spécifique, celui du mode de production capitaliste. Si bien que ce dernier résulte à la fois d'un devenir-monde du capitalisme et d'un devenir-capitalisme du monde.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Pourquoi avoir tenté d'expliquer l'évolution du capitalisme en mettant la focale sur des critères “socio-géo-politiques” (expansions coloniales et commerciales, rapports entre centre, semi-périphérie et périphérie, etc.), et non, par exemple, sur l'évolution de la technique et de la science, sans laquelle il n'y aurait jamais eu de capitalisme ni même sans doute de colonisation ? Par exemple, selon Edward P. Thompson, la naissance du capitalisme a été en grande partie permise par l'invention de l'horlogerie et la rationalisation du temps qu'elle a permise et qui influencera grandement le rapport au travail.</strong></p> <p class="spip">Si la technique dispose, comme toute pratique sociale, d'une autonomie relative, je crois que c'est une erreur d'en faire un deus ex machina et le moteur de l'histoire, comme l'a longtemps fait un certain marxisme que semble ici prolonger Thompson. Si primauté doit être accordée à un facteur explicatif, c'est aux rapports de production dans leur ensemble et non pas à la technique, qui n'en est au mieux qu'un élément : ce sont ces rapports qui expliquent pourquoi et comment les techniques se développent ou non. Vous dites que, selon Thompson, c'est l'invention de l'horlogerie qui a rendu possible la rationalisation du temps et ainsi permis la formation des rapports capitalistes de production. Mais, avant de se demander ce qui a rendu possible la rationalisation du temps, il faut se demander ce qui l'a rendu nécessaire. Pourquoi mesurer le temps et faire de cette mesure une dimension clef du procès social de travail ? Parce que le capital est une « valeur en procès » comme le dit aussi Marx : une valeur (sous la forme autonomisée de monnaie) qui cherche à se valoriser (à conserver sa qualité et à accroître sa quantité) en faisant produire et circuler des marchandises ; et que la valeur n'est elle-même que la forme fétichiste prise par le travail social dans les conditions de sa division marchande qu'imposent les rapports capitalistes de production ; si bien qu'une certaine quantité de valeur n'est jamais mesurée que par une certaine quantité de travail (abstrait), dont les différents facteurs sont le nombre des travailleurs, la durée de leur travail, l'intensité de celui-ci, etc. Autrement dit, c'est parce que les rapports capitalistes de production font de la durée du travail un des facteurs clés de la valorisation du capital qu'il est impératif de mesurer le temps. Et c'est cet impératif qui explique les recherches entreprises pour constituer des appareils capables de mesurer le plus exactement possible le temps : des horloges et des montres.</p> <p class="spip">Si le progrès technique pouvait expliquer la naissance du capitalisme, alors celui-ci n'aurait dû apparaître non pas en Europe occidentale mais en Chine et bien avant. Car la Chine a été le siège de l'invention et la diffusion d'instruments et de procédés techniques qui ont précédé de siècles et quelquefois de deux millénaires leur réinvention ou diffusion en Europe occidentale, comme l'a mis en évidence l'œuvre monumentale entreprise par l'historien britannique Joseph Needham. Or, ça n'a pas été le cas. Ce qui d'ailleurs continue à poser problème à tous ceux, et ils continuent à être nombreux, qui raisonnent dans vos termes – cf. la dernière tentative en ce sens menée par Kenneth Pomeranz (auteur de Une grande divergence : La Chine, l'Europe et la construction de l'économie mondiale, 2010). Alors qu'en accordant la primauté aux rapports sociaux de production, on ouvre une perspective autrement féconde comme j'ai tenté de le faire dans le chapitre que je consacre à la Chine dans le troisième tome de mon ouvrage.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Qu'est-ce qui distingue votre colossal travail de recherche d'autres tentatives d'analyser le développement du capitalisme dans le monde et sur la longue durée (Wallerstein, Braudel…) ?</strong></p> <p class="spip">Je me suis principalement efforcé de traiter la matière historique à partir d'un certain nombre de concepts clairement définis et maîtrisés. En commençant par ceux de capital, de rapports capitalistes de production, de reproduction des rapports capitalistes de production, de rapports de classes, de différence entre structures d'ordre et structure de classes, d'État et de bloc au pouvoir, de système d'États, etc. Ce que je reproche à Wallerstein et plus encore à Braudel, c'est leur faiblesse conceptuelle : la pauvreté et la fragilité de leur appareillage conceptuel. Je montre en particulier que ni l'un ni l'autre ne maîtrisent non seulement le concept de capitalisme mais même celui de capital ; qu'en particulier, ils ne saisissent pas la différence entre capital marchand et capital industriel, ni le saut qualitatif qui s'opère dans la dynamique capitaliste lorsqu'on passe d'un capital qui se valorise exclusivement par le jeu des échanges de marchandise et d'argent à un capital qui se valorise en prenant en charge le procès de production, avec toutes ses implications géographiques, sociales, politiques, culturelles, etc. De ce fait, ils stérilisent souvent eux-mêmes leurs quelques idées-forces ; par exemple, chez Wallerstein, le découpage du monde capitaliste entre un centre, des semi-périphéries et des périphéries, etc.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Quelles ont été les résistances durant ces trois siècles face au développement de ce que vous nommez « protocapitalisme » ?</strong></p> <p class="spip">Il m'est difficile de répondre brièvement à cette question. Dans la mesure où ce premier âge du capitalisme (que je désigne en effet souvent par le terme de protocapitalisme) marque la dernière phase de la transition du féodalisme au capitalisme en Europe occidentale, on peut dire que s'y constituent des facteurs de résistance tout ce qui relève du féodalisme. Les facteurs objectifs de résistance sont ainsi innombrables : c'est toute l'épaisseur des structures féodales qui est en jeu et qu'il va falloir bouleverser pour que le capitalisme puisse advenir. Quant aux facteurs subjectifs, ils sont représentés par les groupes sociaux qui ont tout à perdre à ce bouleversement. On en trouve parmi “ceux d'en haut” : c'est la partie de la noblesse qui ne peut pas ou ne veut pas transformer ses modes d'exploitation et de domination de la paysannerie pour les adapter au développement de l'économie marchande et monétaire dominée par le capital marchand. Mais on en trouve aussi et surtout parmi “ceux d'en bas” : dans le gros de la paysannerie menacée d'expropriation de ses tenures pour rejoindre les rangs du protoprolétariat en formation.</p> <p class="spip">Mais la situation dans les formations centrales (ouest-européennes) est en fait plus complexe. Car, parmi ceux qui ont intérêt au parachèvement des rapports capitalistes de production et qui en constituent le fer de lance, il n'est pas rare qu'il s'en trouve qui, simultanément et contradictoirement, redoutent de faire les frais du processus, cherchent à le freiner ou à l'engager dans des détours et des chemins de traverse. C'est particulièrement visible lors des épisodes de révolution bourgeoise qui se produisent durant cette période (dans les anciens Pays-Bas en révolte contre la couronne espagnole, dans l'Angleterre des Stuart, lors de la Fronde en France) où une partie de la bourgeoisie marchande finit par prendre des positions contre-révolutionnaires parce que ses intérêts (commerciaux, financiers, institutionnels, etc.) immédiats la rendent finalement solidaire de l'État monarchique qu'il s'agit d'abattre.</p> <p class="spip">Quant à ce qui se passe dans les périphéries coloniales et commerciales de l'Europe occidentale, les principales résistances viendront des populations indigènes qui en sont les victimes toutes désignées et des pouvoirs politiques préexistants qui n'entendent pas se laisser détruire ou instrumentaliser par les Européens.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Quel est selon vous le rôle qu'a joué l'État moderne dans ces prémisses du capitalisme ?</strong></p> <p class="spip">Comme toute la période protocapitaliste, l'État moderne qui y voit le jour est une sorte de Janus. À l'instar de ce dieu romain, il possède une double face, l'une tournée vers le passé féodal qu'il contribue à conserver, l'autre regardant vers l'avenir capitaliste dont il favorise l'avènement. En fait, l'importance relative de ses deux faces va dépendre des rapports de force entre la noblesse (plus exactement, sa couche supérieure, l'aristocratie nobiliaire) et la bourgeoisie (plus exactement la grande bourgeoisie marchande) dont il est l'institutionnalisation. Là où la première est largement prédominante, l'État (alors féodalo-monarchique) est tout entier au service de ses intérêts fonciers et de ses privilèges juridiques et fiscaux traditionnels, bridant le développement de la bourgeoisie protonationale, jusqu'au point de stériliser tous les facteurs potentiels de parachèvement des rapports capitalistes de production qui peuvent y voir le jour : l'Espagne habsbourgeoise en est l'exemple typique aux XVIe et XVIIe siècles, en se trouvant ainsi incapable de tirer bénéfice des immenses richesses qu'elle extrait de ses colonies américaines et philippines pour promouvoir un développement protocapitaliste autocentré. Là où, au contraire, c'est la bourgeoisie marchande qui l'emporte, généralement au terme d'une rupture révolutionnaire plus ou moins importante avec l'ancien ordre féodal, on a affaire à un État qui, par ses politiques fiscales, commerciales, diplomatiques et militaires, se met entièrement à son service : le principal exemple en est celui des Provinces-Unies nées de la révolte des Anciens Pays-Bas contre l'Espagne habsbourgeoise, dont le régime républicain va dominer le XVIIe siècle européen. Entre ces deux pôles extrêmes se situe tout un dégradé de positions occupées par des États monarchiques tendant à l'absolutisme, précisément du fait qu'ils sont en proie aux conflits et aux compromis à la fois entre l'aristocratie nobiliaire et la grande bourgeoisie marchande. L'Angleterre des Tudor puis des Stuart tout comme la France des derniers Valois puis des Bourbon en constituent de bons exemples, l'évolution des rapports de force entre ces deux groupes expliquant en définitive tant leur histoire politique respective que la tournure prise par la lutte qui s'engage entre elles à partir de la fin du XVIIe siècle pour la prédominance en Europe. (Entretien avec Alain Bihr publié le 20 septembre sur le site Le Comptoir)</p> <p class="spip">*****</p> <p class="spip">La lecture de cet entretien ne constitue pas un résumé de l'ouvrage. Au contraire, elle devrait susciter sa lecture à la fois par les questions posées et les réponses données fournies par Alain Bihr.</p> <p class="spip">Cet ouvrage est disponible dans les « bonnes librairies » de Suisse française et en France. Si les lectrices et lecteurs ne le trouvent pas, ils peuvent s'adresser aux editions@page2.ch pour la Suisse et aux edition@syllepse.net pour la France.</p></div>
		
		
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Or c'est en 1415 que les Portugais, qui auront été les premiers à se lancer dans cette aventure, s'emparent de Ceuta : ils entament ainsi leur lente descente le long des côtes occidentales de l'Afrique, qui va leur permettre, à la fin du XVe siècle, après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance, de déboucher dans l'océan Indien, dans lequel ils vont rapidement conquérir un immense empire commercial, en en évinçant de force les marchands-navigateurs arabes, indiens et malais qui y occupaient jusqu'alors une position prédominante. On peut donc considérer cette date comme l'inauguration de l'expansion européenne outre-mer.</p> <p class="spip">Le choix d'une date de fin de la période aura été plus délicat. Il s'appuie sur une autre thèse centrale de mon ouvrage : le point culminant du processus de parachèvement des rapports capitalistes de production gît dans la lutte engagée entre les principales puissances européennes pour la prédominance en Europe occidentale et dans le premier monde capitaliste dont cette dernière constitue le centre. Or en 1763 s'achève la guerre de Sept Ans, durant laquelle la Grande-Bretagne a confirmé sa constante supériorité navale et au terme de laquelle elle inflige une lourde défaite à la France, en lui faisant perdre sa colonie québécoise et en réduisant à presque rien son implantation commerciale aux Indes. Venant après le double échec de Louis XIV lors de la guerre de la ligue d'Augsbourg (1688-1697) et de la guerre de Succession d'Espagne (1701-1713), échec auquel la Grande-Bretagne a pris à chaque fois une part décisive, cette nouvelle victoire signe la position hégémonique qu'elle a acquise en Europe et qu'elle maintiendra pendant près d'un siècle et demi, notamment face aux entreprises napoléoniennes.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Il y a de nombreux débats autour de la naissance du capitalisme. Braudel le fait remonter au Moyen Âge où il voit un début de capitalisme commercial, tandis que son disciple Le Goff explique que l'on ne peut parler de capitalisme durant tout le Moyen Âge notamment en raison de certaines limitations par l'Église catholique et l'absence réelle d'argent. Quel est votre avis à ce sujet ?</strong></p> <p class="spip">Mon avis est que ni Braudel ni Le Goff ne savent de quoi il s'agit quand ils parlent de capitalisme. Ce ne sont d'ailleurs pas les seuls : l'immense majorité de ceux qui utilisent ce terme n'en comprend pas véritablement le sens, faute d'avoir lu ou compris Marx. Pour ce dernier, le capitalisme est un mode de production, c'est-à-dire un type de société globale, de totalité sociale, qui se développe sur la base de rapports de production déterminés, en donnant naissance à des formes de société civile et des institutions juridiques, administratives, politiques, ainsi qu'à des formes de conscience (morales, religieuses, philosophiques) originales parce qu'appropriées à ces rapports de production. Par conséquent, parler de capitalisme commercial, ou financier ou industriel est dépourvu de sens : le capital se décompose certes en fractions industrielle, commerciale et financière mais certainement pas le capitalisme. Et se demander si on peut ou non parler de capitalisme en plein cœur d'un Moyen Âge européen féodal est de même une absurdité.</p> <p class="spip">Ce qu'on est susceptible d'y trouver, c'est un capital marchand (commercial et usuraire) déjà puissant, prenant appui sur des villes et des réseaux de villes (l'exemple type en est la Ligue hanséatique), se valorisant et s'accumulant en contrôlant le commerce lointain, sur le continent européen et entre l'Europe et l'Orient (proche ou lointain) mais maîtrisant aussi les échanges proches (entre villes et campagnes) et commençant, dans ce cadre, à déborder du procès de circulation vers le procès de production sous forme du travail en commandite, instrumentalisant le travail à domicile de paysans (par exemple le filage et le tissage) ou d'artisans échappant aux réglementations corporatives (par exemple dans les mines et la métallurgie rurale). Et, sur cette base, on assiste à la formation d'une proto-bourgeoisie marchande entretenant des rapports complexes avec les seigneurs féodaux, laïcs ou religieux, qui constituent l'ordre dominant, rapports faits selon les circonstances d'alliances et de compromis, de rivalités et de conflits. En un mot, des archipels capitalistes dans un océan féodal.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Vous dites que la mondialisation n'est pas l'aboutissement du capitalisme mais bien son origine. Pouvez-vous expliciter cette proposition ?</strong></p> <p class="spip">Pour partir de la métaphore que je viens d'utiliser, la question qui se pose est la suivante : comment ces archipels capitalistes sont-ils parvenus à s'emparer de l'océan féodal, en y évinçant les propriétaires fonciers féodaux de leur position dominante et en le transformant de fond en comble pour en faire leur domaine propre et en y donnant naissance à un monde capitaliste, en un mot : au mode capitaliste de production ? Vieille question du passage du féodalisme au capitalisme qui a déjà fait couler beaucoup d'encre. L'hypothèse directrice qui est la mienne dans cet ouvrage est qu'il a fallu le détour de l'expansion européenne, conduite par des capitalistes marchands avec l'appui d'appareils d'États, pour que cette transition puisse s'accomplir. C'est en ce sens que je soutiens que la mondialisation (l'intégration tendancielle de la planète et de l'humanité dans un même réseau de rapports économiques et politiques) a permis de donner naissance au capitalisme. Un processus qui n'est d'ailleurs pas achevé et qui se poursuit de nos jours encore. En somme, l'histoire du capitalisme se confond en un sens avec celle du processus qui lui a donné naissance et qu'il n'a cessé depuis lors de poursuivre, en l'élargissant et en l'approfondissant.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Un paradigme fort aujourd'hui, notamment autour des global histories, explique que la mondialisation ne date pas d'hier. Et, si vous êtes d'accord avec cela, vous tenez cependant à noter la spécificité de la mondialisation telle qu'elle se produit en Europe/Occident. Quelle est-elle et qu'est-ce qui permet de la distinguer des autres périodes et contextes historiques qui ont vu la présence voire l'accroissement d'échanges internationaux ?</strong></p> <p class="spip">Comme autour du terme de capitalisme, il règne une grande confusion autour de celui de mondialisation, que les études, par ailleurs très différentes entre elles, se revendiquant de la global history n'ont pas permis de dissiper, au contraire.</p> <p class="spip">Les modes de production précapitalistes ont pu donner naissance à des mondes, au sens d'espaces plus ou moins vastes, comprenant des formations sociales diverses, intégrés par des échanges marchands, la subordination (à des degrés divers et sous des formes multiples) à un même pouvoir politique et des osmoses culturelles. En ce sens, l'Empire romain a constitué un monde centré sur la Méditerranée, tout comme l'Empire chinois dès les Han et plus encore à partir des Tang. Mais aucun de ces mondes n'a eu une dimension planétaire, ni actuelle ni potentielle. Alors que ce qui s'inaugure et s'esquisse à travers l'expansion européenne à la fois commerciale et coloniale qui se produit à partir du XVe siècle, c'est bien un processus qui, à travers l'interconnexion des continents européens, américains, africains et asiatiques et la division du travail qui s'esquisse dès lors entre eux, va donner finalement naissance à un seul et même monde de dimension planétaire centré sur l'Europe. C'est là quelque chose qui ne s'était jamais produit auparavant dans l'histoire de l'humanité et qui marque le franchissement d'un seuil irréversible dans le cours de cette dernière.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Un concept clé de votre ouvrage est celui de« devenir-monde du capitalisme ». Que signifie-t-il ?
</strong></p> <p class="spip">J'utilise cette expression, d'apparence inélégante et pédante, pour éviter précisément les confusions liées au terme de mondialisation. Elle désigne le processus historique (donc pluriséculaire) par lequel le capitalisme envahit et soumet l'humanité et la planète entières, en les incluant dans un même monde, et, par le même mouvement, se constitue comme tel, c'est-à-dire comme un mode de production spécifique. En fait, comme je l'indique dans l'introduction générale à l'ouvrage par lequel j'ai entamé son analyse (La préhistoire du capital, Éditions Page 2, Lausanne, 2006, ouvrage disponible sur le site le site Les classiques des sciences sociales de l'UQAC, Université du Québec), le devenir-monde du capitalisme n'est que l'une des deux dimensions fondamentales de la formation du mode de production capitalisme, l'autre étant ce que j'appelle le devenir-capitalisme du monde : le processus non moins historique par lequel les rapports capitalistes de production soumettent tous les domaines et niveaux de l'activité sociale (tous les rapports sociaux et toutes les pratiques sociales), en bouleversant (en détruisant, marginalisant, intégrant en le transformant) tout le legs historique antérieur tout en faisant aussi émerger de réalités sociales originales, inconnues de l'humanité jusqu'alors. En somme, le processus par lequel les rapports capitalistes de production s'approprient toute l'étendue et la profondeur de l'existence humaine pour façonner un monde spécifique, celui du mode de production capitaliste. Si bien que ce dernier résulte à la fois d'un devenir-monde du capitalisme et d'un devenir-capitalisme du monde.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Pourquoi avoir tenté d'expliquer l'évolution du capitalisme en mettant la focale sur des critères “socio-géo-politiques” (expansions coloniales et commerciales, rapports entre centre, semi-périphérie et périphérie, etc.), et non, par exemple, sur l'évolution de la technique et de la science, sans laquelle il n'y aurait jamais eu de capitalisme ni même sans doute de colonisation ? Par exemple, selon Edward P. Thompson, la naissance du capitalisme a été en grande partie permise par l'invention de l'horlogerie et la rationalisation du temps qu'elle a permise et qui influencera grandement le rapport au travail.</strong></p> <p class="spip">Si la technique dispose, comme toute pratique sociale, d'une autonomie relative, je crois que c'est une erreur d'en faire un deus ex machina et le moteur de l'histoire, comme l'a longtemps fait un certain marxisme que semble ici prolonger Thompson. Si primauté doit être accordée à un facteur explicatif, c'est aux rapports de production dans leur ensemble et non pas à la technique, qui n'en est au mieux qu'un élément : ce sont ces rapports qui expliquent pourquoi et comment les techniques se développent ou non. Vous dites que, selon Thompson, c'est l'invention de l'horlogerie qui a rendu possible la rationalisation du temps et ainsi permis la formation des rapports capitalistes de production. Mais, avant de se demander ce qui a rendu possible la rationalisation du temps, il faut se demander ce qui l'a rendu nécessaire. Pourquoi mesurer le temps et faire de cette mesure une dimension clef du procès social de travail ? Parce que le capital est une « valeur en procès » comme le dit aussi Marx : une valeur (sous la forme autonomisée de monnaie) qui cherche à se valoriser (à conserver sa qualité et à accroître sa quantité) en faisant produire et circuler des marchandises ; et que la valeur n'est elle-même que la forme fétichiste prise par le travail social dans les conditions de sa division marchande qu'imposent les rapports capitalistes de production ; si bien qu'une certaine quantité de valeur n'est jamais mesurée que par une certaine quantité de travail (abstrait), dont les différents facteurs sont le nombre des travailleurs, la durée de leur travail, l'intensité de celui-ci, etc. Autrement dit, c'est parce que les rapports capitalistes de production font de la durée du travail un des facteurs clés de la valorisation du capital qu'il est impératif de mesurer le temps. Et c'est cet impératif qui explique les recherches entreprises pour constituer des appareils capables de mesurer le plus exactement possible le temps : des horloges et des montres.</p> <p class="spip">Si le progrès technique pouvait expliquer la naissance du capitalisme, alors celui-ci n'aurait dû apparaître non pas en Europe occidentale mais en Chine et bien avant. Car la Chine a été le siège de l'invention et la diffusion d'instruments et de procédés techniques qui ont précédé de siècles et quelquefois de deux millénaires leur réinvention ou diffusion en Europe occidentale, comme l'a mis en évidence l'œuvre monumentale entreprise par l'historien britannique Joseph Needham. Or, ça n'a pas été le cas. Ce qui d'ailleurs continue à poser problème à tous ceux, et ils continuent à être nombreux, qui raisonnent dans vos termes – cf. la dernière tentative en ce sens menée par Kenneth Pomeranz (auteur de Une grande divergence : La Chine, l'Europe et la construction de l'économie mondiale, 2010). Alors qu'en accordant la primauté aux rapports sociaux de production, on ouvre une perspective autrement féconde comme j'ai tenté de le faire dans le chapitre que je consacre à la Chine dans le troisième tome de mon ouvrage.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Qu'est-ce qui distingue votre colossal travail de recherche d'autres tentatives d'analyser le développement du capitalisme dans le monde et sur la longue durée (Wallerstein, Braudel…) ?</strong></p> <p class="spip">Je me suis principalement efforcé de traiter la matière historique à partir d'un certain nombre de concepts clairement définis et maîtrisés. En commençant par ceux de capital, de rapports capitalistes de production, de reproduction des rapports capitalistes de production, de rapports de classes, de différence entre structures d'ordre et structure de classes, d'État et de bloc au pouvoir, de système d'États, etc. Ce que je reproche à Wallerstein et plus encore à Braudel, c'est leur faiblesse conceptuelle : la pauvreté et la fragilité de leur appareillage conceptuel. Je montre en particulier que ni l'un ni l'autre ne maîtrisent non seulement le concept de capitalisme mais même celui de capital ; qu'en particulier, ils ne saisissent pas la différence entre capital marchand et capital industriel, ni le saut qualitatif qui s'opère dans la dynamique capitaliste lorsqu'on passe d'un capital qui se valorise exclusivement par le jeu des échanges de marchandise et d'argent à un capital qui se valorise en prenant en charge le procès de production, avec toutes ses implications géographiques, sociales, politiques, culturelles, etc. De ce fait, ils stérilisent souvent eux-mêmes leurs quelques idées-forces ; par exemple, chez Wallerstein, le découpage du monde capitaliste entre un centre, des semi-périphéries et des périphéries, etc.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Quelles ont été les résistances durant ces trois siècles face au développement de ce que vous nommez « protocapitalisme » ?</strong></p> <p class="spip">Il m'est difficile de répondre brièvement à cette question. Dans la mesure où ce premier âge du capitalisme (que je désigne en effet souvent par le terme de protocapitalisme) marque la dernière phase de la transition du féodalisme au capitalisme en Europe occidentale, on peut dire que s'y constituent des facteurs de résistance tout ce qui relève du féodalisme. Les facteurs objectifs de résistance sont ainsi innombrables : c'est toute l'épaisseur des structures féodales qui est en jeu et qu'il va falloir bouleverser pour que le capitalisme puisse advenir. Quant aux facteurs subjectifs, ils sont représentés par les groupes sociaux qui ont tout à perdre à ce bouleversement. On en trouve parmi “ceux d'en haut” : c'est la partie de la noblesse qui ne peut pas ou ne veut pas transformer ses modes d'exploitation et de domination de la paysannerie pour les adapter au développement de l'économie marchande et monétaire dominée par le capital marchand. Mais on en trouve aussi et surtout parmi “ceux d'en bas” : dans le gros de la paysannerie menacée d'expropriation de ses tenures pour rejoindre les rangs du protoprolétariat en formation.</p> <p class="spip">Mais la situation dans les formations centrales (ouest-européennes) est en fait plus complexe. Car, parmi ceux qui ont intérêt au parachèvement des rapports capitalistes de production et qui en constituent le fer de lance, il n'est pas rare qu'il s'en trouve qui, simultanément et contradictoirement, redoutent de faire les frais du processus, cherchent à le freiner ou à l'engager dans des détours et des chemins de traverse. C'est particulièrement visible lors des épisodes de révolution bourgeoise qui se produisent durant cette période (dans les anciens Pays-Bas en révolte contre la couronne espagnole, dans l'Angleterre des Stuart, lors de la Fronde en France) où une partie de la bourgeoisie marchande finit par prendre des positions contre-révolutionnaires parce que ses intérêts (commerciaux, financiers, institutionnels, etc.) immédiats la rendent finalement solidaire de l'État monarchique qu'il s'agit d'abattre.</p> <p class="spip">Quant à ce qui se passe dans les périphéries coloniales et commerciales de l'Europe occidentale, les principales résistances viendront des populations indigènes qui en sont les victimes toutes désignées et des pouvoirs politiques préexistants qui n'entendent pas se laisser détruire ou instrumentaliser par les Européens.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Quel est selon vous le rôle qu'a joué l'État moderne dans ces prémisses du capitalisme ?</strong></p> <p class="spip">Comme toute la période protocapitaliste, l'État moderne qui y voit le jour est une sorte de Janus. À l'instar de ce dieu romain, il possède une double face, l'une tournée vers le passé féodal qu'il contribue à conserver, l'autre regardant vers l'avenir capitaliste dont il favorise l'avènement. En fait, l'importance relative de ses deux faces va dépendre des rapports de force entre la noblesse (plus exactement, sa couche supérieure, l'aristocratie nobiliaire) et la bourgeoisie (plus exactement la grande bourgeoisie marchande) dont il est l'institutionnalisation. Là où la première est largement prédominante, l'État (alors féodalo-monarchique) est tout entier au service de ses intérêts fonciers et de ses privilèges juridiques et fiscaux traditionnels, bridant le développement de la bourgeoisie protonationale, jusqu'au point de stériliser tous les facteurs potentiels de parachèvement des rapports capitalistes de production qui peuvent y voir le jour : l'Espagne habsbourgeoise en est l'exemple typique aux XVIe et XVIIe siècles, en se trouvant ainsi incapable de tirer bénéfice des immenses richesses qu'elle extrait de ses colonies américaines et philippines pour promouvoir un développement protocapitaliste autocentré. Là où, au contraire, c'est la bourgeoisie marchande qui l'emporte, généralement au terme d'une rupture révolutionnaire plus ou moins importante avec l'ancien ordre féodal, on a affaire à un État qui, par ses politiques fiscales, commerciales, diplomatiques et militaires, se met entièrement à son service : le principal exemple en est celui des Provinces-Unies nées de la révolte des Anciens Pays-Bas contre l'Espagne habsbourgeoise, dont le régime républicain va dominer le XVIIe siècle européen. Entre ces deux pôles extrêmes se situe tout un dégradé de positions occupées par des États monarchiques tendant à l'absolutisme, précisément du fait qu'ils sont en proie aux conflits et aux compromis à la fois entre l'aristocratie nobiliaire et la grande bourgeoisie marchande. L'Angleterre des Tudor puis des Stuart tout comme la France des derniers Valois puis des Bourbon en constituent de bons exemples, l'évolution des rapports de force entre ces deux groupes expliquant en définitive tant leur histoire politique respective que la tournure prise par la lutte qui s'engage entre elles à partir de la fin du XVIIe siècle pour la prédominance en Europe. (Entretien avec Alain Bihr publié le 20 septembre sur le site Le Comptoir)</p> <p class="spip">*****</p> <p class="spip">La lecture de cet entretien ne constitue pas un résumé de l'ouvrage. Au contraire, elle devrait susciter sa lecture à la fois par les questions posées et les réponses données fournies par Alain Bihr.</p> <p class="spip">Cet ouvrage est disponible dans les « bonnes librairies » de Suisse française et en France. Si les lectrices et lecteurs ne le trouvent pas, ils peuvent s'adresser aux editions@page2.ch pour la Suisse et aux edition@syllepse.net pour la France.</p></div>
		
		
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                    [description] => Samedi 16 juin à 18:00 - 21:00 Centre démocratique du peuple kurde 7 rue de la Broque 67000 Strasbourg <br />Projection du film de Chris den Hond et Mireille Court, « Rojava, une utopie au cœur du chaos syrien » (45 minutes) ; <br />Présentation du livre « Kurdistan Autogestion Révolution », éd. AL, mars 2018 ; <br />Intervention d'Arthur Aberlin, militant communiste libertaire français engagé dans les YPG en 2017. <br />Intervention (sous réserve) de deux autres militants révolutionnaires engagés entre 2016 et 2018. (&hellip;)


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7 rue de la Broque 67000 Strasbourg</p></div>
		<div class='rss_texte'><p class="spip"><br /><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> Projection du film de Chris den Hond et Mireille Court, « Rojava, une utopie au cœur du chaos syrien » (45 minutes) ;</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> Présentation du livre « Kurdistan Autogestion Révolution », éd. AL, mars 2018 ;</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> Intervention d'Arthur Aberlin, militant communiste libertaire français engagé dans les YPG en 2017.</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> Intervention (sous réserve) de deux autres militants révolutionnaires engagés entre 2016 et 2018.</p> <p class="spip">///////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////</p> <p class="spip"><span class='spip_document_992 spip_documents spip_documents_center' > <img src='http://alsace.alternativelibertaire.org/IMG/jpg/9e8f8ddf-b18b-42f8-9be0-53d60254819f.jpg' width="1200" height="675" />
</span></p> <p class="spip">Depuis 2014, son rôle de rempart face aux atrocités djihadistes au Moyen-Orient a placé la gauche kurde sous les feux de la rampe.</p> <p class="spip">Ce que l'on sait moins, c'est que dans les zones qu'elle contrôle, et notamment au Kurdistan syrien (Rojava) elle a favorisé l'essor d'une contre-société sur des bases féministes, sociales, démocratiques et, d'une certaine façon, laïques.</p> <p class="spip">Pour cette raison, elle fait peur aux tyrans de la région : les régimes turc, iranien ou syrien. Cette situation inédite appelle un soutien de toutes et tous les révolutionnaires et anticolonialistes sincères.</p> <p class="spip">Un soutien acritique ? Nullement car, comme tout processus révolutionnaire, celui-ci court des risques : une dérive autoritaire est toujours possible, de même qu'une instrumentalisation par des puissances étrangères (États-Unis, Russie, France&hellip;).</p> <p class="spip">C'est de tout cela que nous voulons parler.</p> <p class="spip">////////////////////////////// COORGANISE PAR //////////////////////////////</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> Alternative Libertaire Alsace
<br /><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> Ami.es du peuple kurde Alsace
<br /><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> Centre Démocratique du peuple kurde de France
<br /><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> Les jeunes femmes kurdes
<br /><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> Mouvement des femmes kurdes d'europe (zîn pour les femmes).</p> <p class="spip"><span class='spip_document_993 spip_documents spip_documents_center' > <img src='http://alsace.alternativelibertaire.org/IMG/png/bd78d33f-5bd9-49bb-94c5-454116fdf5d1.png' width="500" height="708" />
</span></p> <p class="spip"><a href="http://www.alternativelibertaire.org/ ?Kurdistan</strong>" class="spip_out"><strong class="spip">Kurdistan</a></p> <p class="spip"><a href="https://www.alternativelibertaire.org/?Tournee-AL-2018-Kurdistan-Revolution-Autogestion*" class="spip_out">*Tournée AL 2018 : Kurdistan, Révolution, Autogestion</a></p></div>
		
		
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		<div class='rss_texte'><p class="spip"><strong class="spip">Statut des cheminot.e.s</strong></p> <p class="spip">Ce qu'on entend :</p> <p class="spip"><i class="spip"> <strong class="spip">« ce statut est trop rigide et trop cher par rapport à la concurrence. »
</strong> </i></p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Ce que nous disons :</strong></p> <p class="spip"><strong class="spip">#1 </strong> La SNCF n'est pas un cas isolé, le fameux statut des cheminots n'est qu'un accord de branche plus favorable que le Code du travail comme il en existe déjà ailleurs (Airbus). Cette volonté de niveler chaque statut spécifique vers le bas au lieu de l'étendre à l'ensemble du Code du travail peut toucher tous les secteurs d'activité. À terme, chaque salarié·e pourra voir ses “privilèges” remis en question par cette logique, prouvant bien qu'on est tous le cheminot de quelqu'un.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#2</strong> Ce statut résulte des spécificités du secteur, et s'avère plus défavorable que le Code du travail sur certaines dispositions (travail de nuit…) Sa suppression pourrait donc coûter plus cher à la SNCF.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#3 </strong> Selon la Cour des Comptes, le coût du statut serait de 430 millions d'euros / an. Il semble peu élevé si on le rapporte au 1,3 milliard d'euros de bénéfices engrangés par la SNCF. Dans le même temps, le budget communication de la SNCF s'élève à 200 millions d'euros / an pour compenser la mise en concurrence du rail avec les autoroutes et le transport aérien, résultant de choix politiques, au lieu de privilégier un mode de transport plus écologique.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#4 </strong> Enfin, la fin du recrutement au statut montre une volonté de division entre statutaires et nouveaux·elles arrivant·e·s, pour diviser en son sein l'un des secteurs le plus combatif du mouvement social, et de stigmatisation abusive de ce secteur aux yeux de la société pour faciliter la réforme dans l'opinion publique.</p> <p class="spip"><strong class="spip">Dette de la SNCF</strong></p> <p class="spip">Ce qu'on entend :</p> <p class="spip"><i class="spip"> <strong class="spip">« La SNCF traîne une dette de 50 milliards d'euros, (1,5 milliard d'intérêts / an) preuve de sa mauvaise gestion, manque de performance. »</strong> </i></p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Ce que nous disons :</strong></p> <p class="spip"><strong class="spip">#1</strong> Pour commencer rappelons que l'actuelle ministre des transports est la précédente directrice de la stratégie à la SNCF. Après avoir causé le problème elle prétend à présent pouvoir y répondre. Comment ne pas y voir une défaillance préparée de la SNCF en vue de son démantèlement.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#2</strong> L'endettement de la SNCF provient en partie du développement des lignes à grande vitesse (1 km de rails grande vitesse coûte 22 millions d'euros, et le réseau français en compte 2 600 km), pour que chaque grande agglomération y soit raccordée. Il s'agit donc d'un investissement résultant de choix politique de l'État, mais que la SNCF assume seule en tant qu'exploitante du réseau qu'elle développe, alors qu'on ne demande pas aux routiers de financer les autoroutes, ni aux compagnies aériennes de construire les aéroports.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#3 </strong> Dans une logique qui vise à privatiser les profits et socialiser les pertes, l'entretien du rail (filiale SNCF Réseau déficitaire), restera à la charge de l'État tandis que seules les filières rentables sont vouées à être privatisées.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#4</strong> Malgré l'utilité sociale du transport ferroviaire l'État refuse de récupérer cette dette. Pourtant il ne s'est pas privé de racheter la dette de certaines banques lors de la crise financière de 2008 (50 milliards d'euros de recapitalisation en France sur la seule période 2008 à 2009).</p> <p class="spip"><strong class="spip">Ouverture à la concurrence/privatisation</strong></p> <p class="spip">Ce qu'on entend :</p> <p class="spip"><i class="spip"> <strong class="spip">« La privatisation n'aura pas lieu. »</strong> </i></p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Ce que nous disons :</strong></p> <p class="spip"><strong class="spip">#1 </strong> Quel crédit donner à la parole de nos politiciens ? On se souvient de l'intervention de Nicolas Sarkozy qui assurait le 6 avril 2004 à Chinon « Il n'y aura pas de privatisation d'EDF et de Gaz de France, c'est clair, c'est simple et c'est net ! » Aujourd'hui, ce sont plus d'une dizaine de fournisseurs qui se disputent le marché français de l'énergie au détriment des recettes publiques.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#2 </strong> La SNCF semble suivre le même processus qu'EDF. Pour se préparer à la concurrence, l'entreprise publique a généré sa propre concurrence interne, en créant des filiales dans le fret, dans le transport routier et de marchandises, dans le transport de voyageurs, dans les sociétés de maintenance. Un portefeuille d'entreprises qu'il sera plus facile de distribuer petit bout par petit bout.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#3 </strong> Autre indice de cette volonté : le passage pour la SNCF d'un statut d'EPIC (l'État est propriétaire et peut emprunter à bas taux) à Société Nationale à Capitaux Publics (l'État est actionnaire et peut emprunter sur les marchés financiers, ce qui fera augmenter la dette). Rien ne pourra alors empêcher la vente des parts de marché, sinon pourquoi opérer ce changement ?</p> <p class="spip"><strong class="spip">#4</strong> La gestion par des acteurs privés va faire passer la logique de rentabilité avant la logique de satisfaction des besoins sociaux, et ce contre l'intérêt des usager·e·s.</p> <p class="spip"><strong class="spip">Ouverture à la concurrence/privatisation</strong></p> <p class="spip">Ce qu'on entend :</p> <p class="spip"><i class="spip"> <strong class="spip">« Ouvrir à la concurrence permettra de diminuer les tarifs et amènera de nouvelles idées. »</strong> </i></p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Ce que nous disons :</strong></p> <p class="spip"><strong class="spip">#1</strong> D'abord concernant cette nouveauté, rappelons que les nouveaux acteurs opéreront sur le même réseau avec le même matériel, mais avec un objectif de rentabilité (une partie des bénéfices, jusque-là réinvestis, sera gelée sous forme de capitaux), et une complexification de sa gestion proportionnelle au nombre de compagnies (correspondances, billetteries…) Les usager·e·s peuvent déjà ressentir cet effet depuis l'instauration d'une tarification par la demande qui a fait exploser la variété de prix pour un même trajet.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#2</strong> Concernant les tarifs, le prix du billet ne représente que 30 % de son coût réel grâce aux subventions publiques. Avec des acteurs privés qui n'en bénéficieront pas, les tarifs sont donc voués à augmenter fortement.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#3</strong> Il faut aussi relativiser la portée de cette concurrence qui ne s'intéressera pas à toutes les lignes. Les acteurs se positionneront uniquement sur les 2 lignes TGV rentables (Paris/Lille et Paris/Lyon), et aux horaires les plus fréquentés, alors que ces lignes participent à l'équilibre de toutes les autres.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#4 </strong> Dans ce contexte, comment ne pas évoquer la disparition à rebours des petites lignes (9 000 km sur un réseau de 30 000 km) qui, après retrait de l'État, seront financées et gérées par les régions déjà enlisées dans un contexte de baisse de dotations, et qui devront prendre la décision de leur fermeture à la place de l'État.</p> <p class="spip"><strong class="spip">Et ailleurs ?</strong></p> <p class="spip">Ce qu'on entend :</p> <p class="spip"><strong class="spip"> <i class="spip">« La concurrence est bénéfique, il suffit de regarder des pays où elle a déjà eu lieu ! »</i> </strong></p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Ce que nous disons :</strong></p> <p class="spip"><strong class="spip">#1</strong> Dans le fret français, où la concurrence existe depuis 2003, les chiffres sont assez accablants. Entre 2003 et 2018, le volume de marchandise a été divisé par deux. En dix ans, les effectifs ont été ramenés de 15 000 agents à 7 400. Preuve de sa schizophrénie, le fret SNCF est directement concurrencé par sa filiale Geodis, désormais le premier transporteur routier en France et sur le point d'être privatisé. Des choix qui nous impactent tous quand on sait qu'un train de fret émet dix fois moins de CO2 que le nombre de poids lourds nécessaires pour transporter la même quantité de marchandises.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#2</strong> En Allemagne, la compagnie des chemins de fer Deutsche Bahn AG, toujours détenue par l'État, mais transformée en société privée par actions il y a plus de vingt ans, affiche de très bons résultats. Cependant, l'ouverture du marché des trains grandes lignes à la concurrence privée ne concerne pour l'instant qu'à peine 1 % des parts de marché. Dans ce contexte de faible apport du privé et par soucis écologique, la tendance est plutôt à la reprise en main étatique de l'entreprise.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#3</strong> En Italie, la compagnie privée NTV dessert 19 gares sur le seul axe rentable entre Paris et Milan, tout le reste du réseau est toujours exploité par la société ferroviaire nationale.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#4</strong> Au Royaume-Uni, plus de 20 ans après la privatisation des chemins de fer, une majorité de Britanniques veut faire machine arrière. Exploité par vingt entreprises privées, le réseau ferroviaire est l'un des plus chers d'Europe pour les passager·e·s. Il est également fortement subventionné. L'entretien du réseau ferroviaire, toujours à la charge de l'État, coûte deux fois plus cher aujourd'hui qu'au moment de la privatisation. Niveau efficacité, en décembre 2016, seuls 56 % des trains gérés par la compagnie privée Southern Railway sont arrivés à l'heure. Là aussi, la tendance est à la renationalisation.</p> <p class="spip">Quel est l'intérêt pour une entreprise publique de faire 1.3 milliards d'euros de bénéfices annuels ? Pourquoi le débat ne porte pas plutôt sur l'opportunité de réinvestir cet argent pour couvrir les 30 % restant du coût des billets, et ainsi proposer un transport ferroviaire socialisé et accessible à tous ?</p> <p class="spip"><strong class="spip">De manière plus large, le gouvernement prépare le grand bradage du patrimoine national (aéroports régionaux, ports, barrages, française des jeux…), en confiant tout ce qui peut constituer une rente au privé, et entraînant un assèchement des recettes publiques.
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Après avoir causé le problème elle prétend à présent pouvoir y répondre. Comment ne pas y voir une défaillance préparée de la SNCF en vue de son démantèlement.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#2</strong> L'endettement de la SNCF provient en partie du développement des lignes à grande vitesse (1 km de rails grande vitesse coûte 22 millions d'euros, et le réseau français en compte 2 600 km), pour que chaque grande agglomération y soit raccordée. Il s'agit donc d'un investissement résultant de choix politique de l'État, mais que la SNCF assume seule en tant qu'exploitante du réseau qu'elle développe, alors qu'on ne demande pas aux routiers de financer les autoroutes, ni aux compagnies aériennes de construire les aéroports.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#3 </strong> Dans une logique qui vise à privatiser les profits et socialiser les pertes, l'entretien du rail (filiale SNCF Réseau déficitaire), restera à la charge de l'État tandis que seules les filières rentables sont vouées à être privatisées.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#4</strong> Malgré l'utilité sociale du transport ferroviaire l'État refuse de récupérer cette dette. 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On se souvient de l'intervention de Nicolas Sarkozy qui assurait le 6 avril 2004 à Chinon « Il n'y aura pas de privatisation d'EDF et de Gaz de France, c'est clair, c'est simple et c'est net ! » Aujourd'hui, ce sont plus d'une dizaine de fournisseurs qui se disputent le marché français de l'énergie au détriment des recettes publiques.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#2 </strong> La SNCF semble suivre le même processus qu'EDF. Pour se préparer à la concurrence, l'entreprise publique a généré sa propre concurrence interne, en créant des filiales dans le fret, dans le transport routier et de marchandises, dans le transport de voyageurs, dans les sociétés de maintenance. 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Entre 2003 et 2018, le volume de marchandise a été divisé par deux. En dix ans, les effectifs ont été ramenés de 15 000 agents à 7 400. Preuve de sa schizophrénie, le fret SNCF est directement concurrencé par sa filiale Geodis, désormais le premier transporteur routier en France et sur le point d'être privatisé. Des choix qui nous impactent tous quand on sait qu'un train de fret émet dix fois moins de CO2 que le nombre de poids lourds nécessaires pour transporter la même quantité de marchandises.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#2</strong> En Allemagne, la compagnie des chemins de fer Deutsche Bahn AG, toujours détenue par l'État, mais transformée en société privée par actions il y a plus de vingt ans, affiche de très bons résultats. Cependant, l'ouverture du marché des trains grandes lignes à la concurrence privée ne concerne pour l'instant qu'à peine 1 % des parts de marché. Dans ce contexte de faible apport du privé et par soucis écologique, la tendance est plutôt à la reprise en main étatique de l'entreprise.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#3</strong> En Italie, la compagnie privée NTV dessert 19 gares sur le seul axe rentable entre Paris et Milan, tout le reste du réseau est toujours exploité par la société ferroviaire nationale.</p> <p class="spip"><strong class="spip">#4</strong> Au Royaume-Uni, plus de 20 ans après la privatisation des chemins de fer, une majorité de Britanniques veut faire machine arrière. Exploité par vingt entreprises privées, le réseau ferroviaire est l'un des plus chers d'Europe pour les passager·e·s. Il est également fortement subventionné. L'entretien du réseau ferroviaire, toujours à la charge de l'État, coûte deux fois plus cher aujourd'hui qu'au moment de la privatisation. Niveau efficacité, en décembre 2016, seuls 56 % des trains gérés par la compagnie privée Southern Railway sont arrivés à l'heure. 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                    [description] => Le titre précédent paraîtra sans doute énigmatique à la plupart des lecteurs. Qu'est-ce que cette première mondialisation ? Et qu'est ce que Marx peut nous en dire ? Pour commencer à répondre à ces deux questions, partons de ce que Marx nous dit de l'origine du capitalisme. <br />En fait, il nous en dit relativement peu. Au regard des milliers de pages qu'il a consacrées au capitalisme, les quelque quatre cents pages dans lesquelles il traite de sociétés précapitalistes, qui plus est dispersées tout au long de (&hellip;)


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		<div class='rss_chapo'>Le titre précédent paraîtra sans doute énigmatique à la plupart des lecteurs. Qu'est-ce que cette première mondialisation ? Et qu'est ce que Marx peut nous en dire ? Pour commencer à répondre à ces deux questions, partons de ce que Marx nous dit de l'origine du capitalisme.</div>
		<div class='rss_texte'><p class="spip">En fait, il nous en dit relativement peu. Au regard des milliers de pages qu'il a consacrées au capitalisme, les quelque quatre cents pages dans lesquelles il traite de sociétés précapitalistes, qui plus est dispersées tout au long de son œuvre, font figure de parentes pauvres. Visiblement le problème ne l'intéressait pas beaucoup.</p> <p class="spip">Et pourtant, le peu qu'il nous en dit nous livre quelques clés pour aborder correctement la question et nous mettre sur la voie de sa résolution. En nous permettant pour commencer de reformuler la question, en la déplaçant et en la précisant du même coup.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Le déplacement de la question</strong></p> <p class="spip">Car ce qui pose question, ce n'est pas l'origine du capitalisme mais l'origine du capital. En effet, qu'est-ce que le capitalisme ? C'est le mode de production qui se développe sur la base de ce rapport de production qu'est le capital.</p> <p class="spip">Mode de production est le concept formé par Marx pour désigner un type déterminé de société globale, de totalité sociale qui se développe sur la base de rapports de production déterminés. Il distingue ainsi différents modes de production dans l'histoire : communisme primitif, mode de production “asiatique”, mode de production esclavagiste, féodalisme, capitalisme, communisme développé.</p> <p class="spip">Comment le capitalisme naît-il du capital ? Tout simplement comme le résultat global du procès de reproduction de ce dernier pris dans la totalité de ses niveaux et dimensions. Ce procès de reproduction implique en effet :</p> <p class="spip">D'une part, <i class="spip">un devenir-monde du capital</i> : une expansion spatiale continue des rapports capitalistes de production finissant par englober l'ensemble de la planète et de l'humanité qui la peuple sous la forme d'un marché mondial cependant fragmenté en unités politiques rivales et hiérarchisé par des inégalités de développement entre ces dernières.</p> <p class="spip">D'autre part, <i class="spip">un devenir-capital du monde</i> : une appropriation (transformation et soumission) progressive de l'ensemble des rapports sociaux, pratiques sociales, modes de vie et de penser, etc., aux exigences de la reproduction du capital comme rapport de production, autrement dit la production d'une société capitaliste appropriée à l'économie capitaliste. Par exemple : la formation d'un système de besoins individuels et collectifs approprié ; la formation d'un espace social approprié (caractérisé par l'urbanisation croissante et une densification des réseaux de communication) ; la formation d'une structure de classes appropriée ; la formation d'une individualité appropriée (l'individu entrepreneur de soi) ; etc.</p> <p class="spip">Dès lors, la question de l'origine du capitalisme se résout d'elle-même et se reformule à la fois. Elle se résout d'elle-même : on comprend que l'origine du capitalisme, c'est tout simplement le capital et son procès global de reproduction. Elle se reformule : ce qu'il faut expliquer, ce n'est pas comment le capitalisme s'est formé (on le sait désormais : c'est l'effet de la reproduction du capital conduite sur des siècles) mais comment le capital s'est formé : quelles ont été les conditions historiques de l'apparition de ce rapport de production singulier qu'est le capital ?</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">La précision de la question</strong></p> <p class="spip">Du même coup, la question peut aussi se préciser. En effet, dans la mesure où l'on connaît, notamment grâce à l'analyse que nous en a fournie Marx, les différents éléments dont se compose ce rapport de production qu'est le capital, on peut aussi en préciser les conditions d'apparition. Pour que ce rapport de production qu'est le capital puisse se former, il faut que soient réunies au moins les cinq conditions suivantes.</p> <p class="spip"><strong class="spip">En premier lieu</strong>,
<i class="spip"> il faut une concentration croissante d'argent (de richesse sous forme monétaire) entre les mains d'une minorité d'agents économiques</i>. Ce qui suppose le développement en amont des rapports marchands et partant de la division marchande du travail. Dans le cadre des rapports précapitalistes de production, cette concentration sous une double forme :</p> <p class="spip">D'une part, entre les mains de commerçants : d'agents socio-économiques dont la fonction spécifique est la circulation de marchandises et le but propre l'enrichissement monétaire (l'accumulation de la richesse sous la forme abstraite de la monnaie). Plus précisément même, celui d'une élite marchande de négociants (de commerçants en gros) parvenant à monopoliser des segments du commerce lointain. Entendons par là non seulement un commerce qui se pratique sur de longues distances mais encore et surtout commerce qui met en liaison des aires de production et de circulation marchandes étrangères les unes aux autres, qui ne peuvent communiquer que par l'intermédiaire de ces négociants.</p> <p class="spip">D'autre part, celui de grands propriétaires fonciers qui s'enrichissent (accumulent la richesse monétaire) par la commercialisation des produits de leur sol ou sous-sol, quelle que soit la forme sous laquelle ceux-ci sont produits, donc quelle que soit la forme sous laquelle ils exploitent du travail humain (esclavage, servage, travail salarié).</p> <p class="spip"><strong class="spip">En deuxième lieu</strong>, <i class="spip">il faut l'expropriation d'une part significative de la population active (la population en état de produire)</i>. Expropriation entendue au sens marxien d'une dépossession immédiate de tout moyen de production et de consommation propre. De sorte que cette population n'ait plus pour seule possibilité pour tenter de survivre que de mettre en vente sa force de travail.</p> <p class="spip"><strong class="spip">En troisième lieu</strong>, il faut <i class="spip">l'entrée dans l'échange marchand des moyens de production</i>, artificiels (outils et machines) ou naturels (terre : sol et sous-sol). Il faut que ces différents moyens de production puissent s'acquérir sous forme de marchandises, qu'il se forme donc des marchés spécifiques sur lesquels ils sont en permanence disponibles.</p> <p class="spip"><strong class="spip">En quatrième lieu</strong>, il faut <i class="spip">l'émergence au sein des deux groupes précédents de négociants et de propriétaires fonciers d'une classe de capitalistes industriels</i> (au sens de Marx) : d'agents qui n'attendent pas la valorisation de leur capital de la seule circulation de marchandises mais d'abord de la formation d'une plus-value en combinant à cette fin d'une manière productive forces de travail et moyens de production acquis sur le marché.</p> <p class="spip"><strong class="spip">En cinquième lieu</strong>, il faut encore <i class="spip">que l'ensemble des obstacles matériels, moraux, juridiques, politiques, religieux aux différentes conditions précédentes, qui sont multiples au sein des sociétés précapitalistes, puissent être écartés ou contournés</i>. En particulier, il faut qu'il n'y ait pas de pouvoir politique assez puissant pour interdire, bloquer ou freiner significativement l'ensemble des processus précédents.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Les différentes lignes d'historicité
</strong></p> <p class="spip">Marx ne nous permet pas seulement de reformuler la question initiale de l'origine du capitalisme. Il nous fournit aussi quelques pistes intéressantes pour sa résolution. Deux me paraissent particulièrement suggestives et heuristiques.</p> <p class="spip">La première est esquissée par Marx dans un célèbre passage des Grundrisse, intitulé par lui « Formes antérieures à la production capitaliste. (A propos du procès qui précède la formation du rapport capitaliste ou l'accumulation primitive) ». Elle est en fait double.</p> <p class="spip">Sur la foi de deux lignes de la préface à la Contribution à la critique de l'économie politique (1859), on a longtemps attribué à Marx (et on continue couramment à lui attribuer) la thèse d'un devenir historique uniforme des sociétés humaines, d'une succession monotone des modes de production depuis le communisme primitif jusqu'au communisme développé en passant par le mode de production “asiatique”, le mode de production esclavagiste, le féodalisme et le capitalisme, schéma qu'un certain marxisme ânonnera des décennies durant.</p> <p class="spip">Or, dans ce passage des Grundrisse, long de plusieurs dizaines de page, Marx avance au contraire l'idée que, au sortir de la préhistoire (du communisme primitif), les sociétés humaines ont évolué selon des lignées d'historicité différentes. Plus précisément, il en distingue trois : celle suivie par les sociétés “asiatiques” (qui allait aboutir au mode de production “asiatique”), celle suivie par les sociétés de l'antiquité méditerranéenne (qui allait aboutir au mode de production esclavagiste), celle suivie enfin par les sociétés européennes (qui allait aboutir à la formation du féodalisme).</p> <p class="spip">A cela, Marx ajoute que, dans les deux premières lignées d'historicité, les différents processus pouvant conduire à la formation au rapport capitaliste de production, précédemment détaillés, ou bien ne s'enclenchent pas ; ou bien s'enrayent une fois enclenchés et finissent par avorter ; ou bien encore, par combinaison avec ou perversion par les rapports de production prédominants, ils aboutissent à d'autres résultats, voire à des résultats contraires. Ce n'est qu'au sein de la troisième lignée d'historicité, celle conduisant au féodalisme, que ces différents processus peuvent espérer se développer jusqu'à donner naissance au rapport capitaliste de production.</p> <p class="spip">Ainsi, ce passage des Grundrisse suggère cette hypothèse tout à fait originale et paradoxale que c'est dans le cadre du féodalisme seul que le rapport capitaliste de production a pu se former ou, du moins, développer ses prémisses (présupposés) et ses prémices (ses formes embryonnaires). Hypothèse que j'ai pu en bonne partie confirmée[1]. En effet, le féodalisme implique notamment :</p> <p class="spip">Le servage.</p> <p class="spip">C'est un rapport d'exploitation et de domination qui lie un paysan et sa famille à une terre et à son seigneur : en contrepartie de la possession en principe héréditaire (tenure) d'une parcelle du domaine seigneurial qu'il n'a pas le droit de quitter, le paysan doit différentes redevances en travail (corvée), en nature (une part plus ou moins importante du produit de son travail agricole et artisanal) ou en espèces. Mais il reste maître de son procès de production et dispose de la part de son surproduit qui peut excéder les prélèvements précédents, qu'il peut faire entrer dans des échanges sur les marchés ruraux ou urbains proches, éventuellement intégrés dans des circuits d'échange lointains. Ce qui dynamise l'ensemble des échanges marchands et est propice à la formation et à l'accumulation de capital marchand.</p> <p class="spip">L'exclusion de la ville de l'organisation de la propriété foncière et du pouvoir politique.</p> <p class="spip">C'est un point sur lequel Marx insiste particulièrement dans le passage précédent. Contrairement à ce qui s'est passé dans les sociétés “asiatiques” et dans les sociétés antiques méditerranéennes, où la ville est le siège des propriétaires fonciers et des détenteurs du pouvoir politique (que ce soient les mêmes ou non), dans le féodalisme, la propriété foncière et le pouvoir politique ont leur siège à la campagne, dans la hiérarchie féodale (la hiérarchie des rapports de suzerain à vassal et l'allotissement consécutif de fiefs). Ce qui va permettre la formation de villes émancipées à l'égard des propriétaires fonciers et des pouvoirs politiques (les seigneurs laïcs ou religieux), entre les mains d'une petite-bourgeoise d'artisans ou même une bourgeoisie marchande de négociants et de banquiers (changeurs, usuriers, etc.) De la sorte, cette dernière va pouvoir s'assurer une base matérielle et institutionnelle solide à son action économique et politique sous forme du contrôle de véritables réseaux de cités-États marchandes (cf. l'Italie septentrionale et centrale, les Anciens Pays-Bas, la Hanse autour de la Baltique).</p> <p class="spip">L'émiettement du pouvoir politique.</p> <p class="spip">La formation du féodalisme correspond à un affaiblissement considérable voire à une véritable éclipse des formes étatiques du pouvoir politique. Celui-ci prend désormais la forme précitée de la hiérarchie féodale. Et cela va de pair avec l'émiettement de ce pouvoir, éparpillé en une multitude de seigneuries rivales. Même si la dynamique des conflits entre seigneurs conduit à une progressive recentralisation du pouvoir (sous forme de la transformation des royautés en monarchies), tous ces pouvoirs sont bien trop faibles pour parvenir à bloquer ou même à entraver sérieusement et l'essor des rapports marchands et la montée en puissance de la bourgeoisie marchande.</p> <p class="spip">La rétroaction des processus précédents sur les rapports féodaux de production.</p> <p class="spip">Cette rétroaction va infléchir ces rapports dans un sens capitaliste (dans le sens de la formation des différentes conditions des rapports capitalistes de production). Elle va en effet entraîner :</p> <p class="spip">L'accumulation de richesse monétaire (sous forme de capital marchand) entre les mains de la bourgeoisie marchande mais aussi entre une partie de la noblesse féodale qui sera incitée à transformer les redevances en travail et en nature en redevances en argent, contraignant ainsi la paysannerie à s'impliquer un peu plus encore dans l'économie marchande et monétaire.</p> <p class="spip">La différenciation socio-économique de la paysannerie sous l'effet de cette implication dans l'économie précisément : d'un côté, l'émergence d'une couche de riches paysans qui parviennent à racheter leur liberté (donc à s'exempter de tout ou partie des prélèvements seigneuriaux), à rassembler (louer ou acheter) des terres, à accroître leur matériel agricole, à embaucher occasionnellement ou durablement des ouvriers agricoles, etc. ; d'autre part, la formation d'un protoprolétariat agricole de paysans entrés dans le cercle vicieux du surendettement qui ne leur laisse d'autre choix que de louer leurs bras (lors des travaux agricoles saisonniers, ou dans les mines, etc.) ou de quitter la terre (pour échapper à leurs redevances et à leurs créanciers) en venant gonfler les rangs des vagabonds ou de la plèbe urbaine vivant de rapine et de mendicité.</p> <p class="spip">La formation d'une protobourgeoisie industrielle (au sens de Marx) qui s'alimente à trois sources. La première nous est déjà connue : c'est la couche de la paysannerie enrichie, dont quelques éléments vont se muer en capitalistes agraires. La deuxième se situe du côté des propriétaires fonciers féodaux dont une partie va être incitée à en faire autant en substituant du travail salarié au travail asservi sur leurs domaines (en chassant les serfs pour engager à leur place des ouvriers agricoles – ce seront quelquefois les mêmes). La troisième nous est également déjà connue : c'est la bourgeoisie marchande dès lors qu'elle cherche à maximiser la valorisation de son capital marchand en se mettant à contrôler les conditions de production des marchandises qu'elle met en circulation. Cela aura notamment lieu sous la forme de l'apparition et du développement de manufactures éclatées (recourant au travail à domicile de paysans ou d'artisans), notamment à la campagne, pour contourner les réglementations corporatives ayant cours dans les villes.</p> <p class="spip">Tout ce processus occupe le Moyen Age central (XIe-XIIIe siècle) en se concentrant notamment en Italie du Nord et dans le cœur du féodalisme européen (l'espace compris en gros entre la Loire, le Rhin et la Tamise). Sa dynamique va cependant se trouver interrompue durant un bon siècle (entre la première moitié du XIVe siècle et le milieu du XVe siècle) sous l'effet conjugué d'une série de crises agricoles, de récurrences d'épisodes pesteux et de la guerre de Cent Ans (1337-1453), opposant d'abord les royaumes de France et d'Angleterre mais à laquelle se mêleront aussi les royaumes d'Écosse, de Castille et du Portugal. Après quoi cette dynamique reprendra mais dans un contexte qui va changer en partie de nature et de dimension.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">La soi-disant accumulation primitive et la première mondialisation</strong></p> <p class="spip">La seconde piste heuristique intéressant le traitement de la question des origines du rapport capitaliste de production est ouverte par Marx dans un passage encore plus célèbre de son œuvre : la dernière section du Livre I du Capital intitulé « L'accumulation primitive ».</p> <p class="spip">Marx y traite explicitement des conditions qui ont rendu possible la formation du rapport capitaliste de production dans la période qui va de la fin du Moyen Age jusqu'à ce qu'on nomme habituellement la révolution industrielle qui se déclenche dans le dernier tiers du XVIIIe siècle en Angleterre. C'est pourquoi d'ailleurs il centre son analyse sur cette dernière. Il insiste notamment sur la plus essentielle de ces conditions : l'expropriation des producteurs, qui est pour lui le véritable « secret de l'accumulation primitive », ce qui le conduit à accorder une grande importance aux bouleversements survenus dans les rapports de production au sein de l'agriculture anglaise (en particulier les enclosures) et sur la « législation sanguinaire » qui s'est abattue sur le protoprolétariat de paysans expropriés pour les forcer à porter leurs forces de travail en pâture aux maîtres des mines, des manufactures et des fabriques anglais.</p> <p class="spip">Mais, chemin faisant, Marx signale l'existence de bien d'autres conditions ayant présidé durant ces trois à quatre siècles à la formation du capital. Notamment dans le passage suivant :</p> <p class="spip">« La découverte des contrées aurifères et argentifères de l'Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d'accumulation primitive qui signalent l'ère capitaliste à son aurore. Aussitôt après éclate la guerre mercantile : elle a le globe entier pour théâtre. S'ouvrant par la révolte de la Hollande contre l'Espagne, elle prend des proportions gigantesques dans la croisade de l'Angleterre contre la Révolution française et se prolonge, jusqu'à nos jours, en expéditions de pirates, comme les fameuses guerres d'opium contre la Chine.</p> <p class="spip">Les différentes méthodes d'accumulation primitive que l'ère capitaliste fait éclore se partagent d'abord, par ordre plus ou moins chronologique, le Portugal, l'Espagne, la Hollande, la France et l'Angleterre, jusqu'à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du XVIIe siècle, dans un ensemble systématique, embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste. Quelques-unes de ces méthodes reposent sur l'emploi de la force brutale, mais toutes sans exception exploitent le pouvoir d'État, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l'ordre économique féodal à l'ordre économique capitaliste et abréger les phases de transition. Et, en effet, la force est l'accoucheuse de toute vieille société en travail. La force est un agent économique. »[2]</p> <p class="spip">Ceux – et ils sont nombreux – qui ont reproché à Marx d'avoir négligé ou minimisé le rôle de l'État ou de l'avoir réduit à « une superstructure » totalement subordonnée à « l'infrastructure économique » n'ont probablement jamais lu ce passage. Ou ils n'y ont visiblement rien compris…</p> <p class="spip">Mais c'est sur un autre point que j'insisterai ici. Dans ce panorama général de « l'accumulation primitive », ce qui passe au premier plan, de même que le rôle d'accoucheur de l'histoire qu'est la violence concentrée de l'État, c'est ce qu'il faut bien appeler une première mondialisation dont Marx pointe ici quelques moments : la découverte et la colonisation des Amériques ; l'afflux en Europe de métaux précieux liés au pillage et à l'exploitation minière de ces mêmes Amériques ; le développement du système de plantations esclavagistes toujours aux Amériques et la traite négrière qui les ravitaille en main-d'œuvre depuis les côtes africaines ; la conquête des marchés orientaux et le début de la colonisation de certaines contrées orientales ; la rivalité entre puissances européennes pour s'approprier ces flux de richesses marchandes et monétaires, exacerbée par la mise en œuvre de politiques mercantilises, dégénérant régulièrement en guerres qui finiront par prendre une dimension mondiale ; la nécessité par conséquent d'un renforcement militaire mais aussi administratif et fiscal des États ; la nécessité de développer aussi le crédit public ; etc.</p> <p class="spip">Ce qui s'esquisse ici clairement, c'est l'hypothèse que c'est dans et par cette première mondialisation que s'est parachevée la formation du rapport capitaliste de production. Et c'est de cette hypothèse qui m'a servi de fil conducteur pour Le premier âge du capitalisme, dont le premier tome paraîtra en septembre prochain[3].
(A suivre)</p> <p class="spip"><i class="spip">Ce texte d'Alain Bihr reprend et développe l'exposé fait à l'Université de Lausanne le 17 avril 2018. Comme indiqué dans la note 3, il annonce à sa manière la publication (en septembre) du tome 1 de l'ouvrage intitulé : Le premier âge du capitalisme.</i></p> <hr class="spip" /> <p class="spip">[1] La préhistoire du capital, Page 2, Lausanne, 2006.</p> <p class="spip">[2] Le Capital, Paris, 1948, Éditions Sociales, tome III, page 193.</p> <p class="spip">[3] Le premier âge du capitalisme, tome 1 : L'expansion européenne, Lausanne – Paris, Page 2 – Syllepse, à paraître en septembre 2018.</p> <p class="spip">Publié par <a href="http://alencontre.org/marxisme/marx-et-la-premiere-mondialisation-i.html" class="spip_out">Alencontre</a></p></div>
		
		
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		<div class='rss_texte'><p class="spip">En fait, il nous en dit relativement peu. Au regard des milliers de pages qu'il a consacrées au capitalisme, les quelque quatre cents pages dans lesquelles il traite de sociétés précapitalistes, qui plus est dispersées tout au long de son œuvre, font figure de parentes pauvres. Visiblement le problème ne l'intéressait pas beaucoup.</p> <p class="spip">Et pourtant, le peu qu'il nous en dit nous livre quelques clés pour aborder correctement la question et nous mettre sur la voie de sa résolution. En nous permettant pour commencer de reformuler la question, en la déplaçant et en la précisant du même coup.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Le déplacement de la question</strong></p> <p class="spip">Car ce qui pose question, ce n'est pas l'origine du capitalisme mais l'origine du capital. En effet, qu'est-ce que le capitalisme ? C'est le mode de production qui se développe sur la base de ce rapport de production qu'est le capital.</p> <p class="spip">Mode de production est le concept formé par Marx pour désigner un type déterminé de société globale, de totalité sociale qui se développe sur la base de rapports de production déterminés. Il distingue ainsi différents modes de production dans l'histoire : communisme primitif, mode de production “asiatique”, mode de production esclavagiste, féodalisme, capitalisme, communisme développé.</p> <p class="spip">Comment le capitalisme naît-il du capital ? Tout simplement comme le résultat global du procès de reproduction de ce dernier pris dans la totalité de ses niveaux et dimensions. Ce procès de reproduction implique en effet :</p> <p class="spip">D'une part, <i class="spip">un devenir-monde du capital</i> : une expansion spatiale continue des rapports capitalistes de production finissant par englober l'ensemble de la planète et de l'humanité qui la peuple sous la forme d'un marché mondial cependant fragmenté en unités politiques rivales et hiérarchisé par des inégalités de développement entre ces dernières.</p> <p class="spip">D'autre part, <i class="spip">un devenir-capital du monde</i> : une appropriation (transformation et soumission) progressive de l'ensemble des rapports sociaux, pratiques sociales, modes de vie et de penser, etc., aux exigences de la reproduction du capital comme rapport de production, autrement dit la production d'une société capitaliste appropriée à l'économie capitaliste. Par exemple : la formation d'un système de besoins individuels et collectifs approprié ; la formation d'un espace social approprié (caractérisé par l'urbanisation croissante et une densification des réseaux de communication) ; la formation d'une structure de classes appropriée ; la formation d'une individualité appropriée (l'individu entrepreneur de soi) ; etc.</p> <p class="spip">Dès lors, la question de l'origine du capitalisme se résout d'elle-même et se reformule à la fois. Elle se résout d'elle-même : on comprend que l'origine du capitalisme, c'est tout simplement le capital et son procès global de reproduction. Elle se reformule : ce qu'il faut expliquer, ce n'est pas comment le capitalisme s'est formé (on le sait désormais : c'est l'effet de la reproduction du capital conduite sur des siècles) mais comment le capital s'est formé : quelles ont été les conditions historiques de l'apparition de ce rapport de production singulier qu'est le capital ?</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">La précision de la question</strong></p> <p class="spip">Du même coup, la question peut aussi se préciser. En effet, dans la mesure où l'on connaît, notamment grâce à l'analyse que nous en a fournie Marx, les différents éléments dont se compose ce rapport de production qu'est le capital, on peut aussi en préciser les conditions d'apparition. Pour que ce rapport de production qu'est le capital puisse se former, il faut que soient réunies au moins les cinq conditions suivantes.</p> <p class="spip"><strong class="spip">En premier lieu</strong>,
<i class="spip"> il faut une concentration croissante d'argent (de richesse sous forme monétaire) entre les mains d'une minorité d'agents économiques</i>. Ce qui suppose le développement en amont des rapports marchands et partant de la division marchande du travail. Dans le cadre des rapports précapitalistes de production, cette concentration sous une double forme :</p> <p class="spip">D'une part, entre les mains de commerçants : d'agents socio-économiques dont la fonction spécifique est la circulation de marchandises et le but propre l'enrichissement monétaire (l'accumulation de la richesse sous la forme abstraite de la monnaie). Plus précisément même, celui d'une élite marchande de négociants (de commerçants en gros) parvenant à monopoliser des segments du commerce lointain. Entendons par là non seulement un commerce qui se pratique sur de longues distances mais encore et surtout commerce qui met en liaison des aires de production et de circulation marchandes étrangères les unes aux autres, qui ne peuvent communiquer que par l'intermédiaire de ces négociants.</p> <p class="spip">D'autre part, celui de grands propriétaires fonciers qui s'enrichissent (accumulent la richesse monétaire) par la commercialisation des produits de leur sol ou sous-sol, quelle que soit la forme sous laquelle ceux-ci sont produits, donc quelle que soit la forme sous laquelle ils exploitent du travail humain (esclavage, servage, travail salarié).</p> <p class="spip"><strong class="spip">En deuxième lieu</strong>, <i class="spip">il faut l'expropriation d'une part significative de la population active (la population en état de produire)</i>. Expropriation entendue au sens marxien d'une dépossession immédiate de tout moyen de production et de consommation propre. De sorte que cette population n'ait plus pour seule possibilité pour tenter de survivre que de mettre en vente sa force de travail.</p> <p class="spip"><strong class="spip">En troisième lieu</strong>, il faut <i class="spip">l'entrée dans l'échange marchand des moyens de production</i>, artificiels (outils et machines) ou naturels (terre : sol et sous-sol). Il faut que ces différents moyens de production puissent s'acquérir sous forme de marchandises, qu'il se forme donc des marchés spécifiques sur lesquels ils sont en permanence disponibles.</p> <p class="spip"><strong class="spip">En quatrième lieu</strong>, il faut <i class="spip">l'émergence au sein des deux groupes précédents de négociants et de propriétaires fonciers d'une classe de capitalistes industriels</i> (au sens de Marx) : d'agents qui n'attendent pas la valorisation de leur capital de la seule circulation de marchandises mais d'abord de la formation d'une plus-value en combinant à cette fin d'une manière productive forces de travail et moyens de production acquis sur le marché.</p> <p class="spip"><strong class="spip">En cinquième lieu</strong>, il faut encore <i class="spip">que l'ensemble des obstacles matériels, moraux, juridiques, politiques, religieux aux différentes conditions précédentes, qui sont multiples au sein des sociétés précapitalistes, puissent être écartés ou contournés</i>. En particulier, il faut qu'il n'y ait pas de pouvoir politique assez puissant pour interdire, bloquer ou freiner significativement l'ensemble des processus précédents.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">Les différentes lignes d'historicité
</strong></p> <p class="spip">Marx ne nous permet pas seulement de reformuler la question initiale de l'origine du capitalisme. Il nous fournit aussi quelques pistes intéressantes pour sa résolution. Deux me paraissent particulièrement suggestives et heuristiques.</p> <p class="spip">La première est esquissée par Marx dans un célèbre passage des Grundrisse, intitulé par lui « Formes antérieures à la production capitaliste. (A propos du procès qui précède la formation du rapport capitaliste ou l'accumulation primitive) ». Elle est en fait double.</p> <p class="spip">Sur la foi de deux lignes de la préface à la Contribution à la critique de l'économie politique (1859), on a longtemps attribué à Marx (et on continue couramment à lui attribuer) la thèse d'un devenir historique uniforme des sociétés humaines, d'une succession monotone des modes de production depuis le communisme primitif jusqu'au communisme développé en passant par le mode de production “asiatique”, le mode de production esclavagiste, le féodalisme et le capitalisme, schéma qu'un certain marxisme ânonnera des décennies durant.</p> <p class="spip">Or, dans ce passage des Grundrisse, long de plusieurs dizaines de page, Marx avance au contraire l'idée que, au sortir de la préhistoire (du communisme primitif), les sociétés humaines ont évolué selon des lignées d'historicité différentes. Plus précisément, il en distingue trois : celle suivie par les sociétés “asiatiques” (qui allait aboutir au mode de production “asiatique”), celle suivie par les sociétés de l'antiquité méditerranéenne (qui allait aboutir au mode de production esclavagiste), celle suivie enfin par les sociétés européennes (qui allait aboutir à la formation du féodalisme).</p> <p class="spip">A cela, Marx ajoute que, dans les deux premières lignées d'historicité, les différents processus pouvant conduire à la formation au rapport capitaliste de production, précédemment détaillés, ou bien ne s'enclenchent pas ; ou bien s'enrayent une fois enclenchés et finissent par avorter ; ou bien encore, par combinaison avec ou perversion par les rapports de production prédominants, ils aboutissent à d'autres résultats, voire à des résultats contraires. Ce n'est qu'au sein de la troisième lignée d'historicité, celle conduisant au féodalisme, que ces différents processus peuvent espérer se développer jusqu'à donner naissance au rapport capitaliste de production.</p> <p class="spip">Ainsi, ce passage des Grundrisse suggère cette hypothèse tout à fait originale et paradoxale que c'est dans le cadre du féodalisme seul que le rapport capitaliste de production a pu se former ou, du moins, développer ses prémisses (présupposés) et ses prémices (ses formes embryonnaires). Hypothèse que j'ai pu en bonne partie confirmée[1]. En effet, le féodalisme implique notamment :</p> <p class="spip">Le servage.</p> <p class="spip">C'est un rapport d'exploitation et de domination qui lie un paysan et sa famille à une terre et à son seigneur : en contrepartie de la possession en principe héréditaire (tenure) d'une parcelle du domaine seigneurial qu'il n'a pas le droit de quitter, le paysan doit différentes redevances en travail (corvée), en nature (une part plus ou moins importante du produit de son travail agricole et artisanal) ou en espèces. Mais il reste maître de son procès de production et dispose de la part de son surproduit qui peut excéder les prélèvements précédents, qu'il peut faire entrer dans des échanges sur les marchés ruraux ou urbains proches, éventuellement intégrés dans des circuits d'échange lointains. Ce qui dynamise l'ensemble des échanges marchands et est propice à la formation et à l'accumulation de capital marchand.</p> <p class="spip">L'exclusion de la ville de l'organisation de la propriété foncière et du pouvoir politique.</p> <p class="spip">C'est un point sur lequel Marx insiste particulièrement dans le passage précédent. Contrairement à ce qui s'est passé dans les sociétés “asiatiques” et dans les sociétés antiques méditerranéennes, où la ville est le siège des propriétaires fonciers et des détenteurs du pouvoir politique (que ce soient les mêmes ou non), dans le féodalisme, la propriété foncière et le pouvoir politique ont leur siège à la campagne, dans la hiérarchie féodale (la hiérarchie des rapports de suzerain à vassal et l'allotissement consécutif de fiefs). Ce qui va permettre la formation de villes émancipées à l'égard des propriétaires fonciers et des pouvoirs politiques (les seigneurs laïcs ou religieux), entre les mains d'une petite-bourgeoise d'artisans ou même une bourgeoisie marchande de négociants et de banquiers (changeurs, usuriers, etc.) De la sorte, cette dernière va pouvoir s'assurer une base matérielle et institutionnelle solide à son action économique et politique sous forme du contrôle de véritables réseaux de cités-États marchandes (cf. l'Italie septentrionale et centrale, les Anciens Pays-Bas, la Hanse autour de la Baltique).</p> <p class="spip">L'émiettement du pouvoir politique.</p> <p class="spip">La formation du féodalisme correspond à un affaiblissement considérable voire à une véritable éclipse des formes étatiques du pouvoir politique. Celui-ci prend désormais la forme précitée de la hiérarchie féodale. Et cela va de pair avec l'émiettement de ce pouvoir, éparpillé en une multitude de seigneuries rivales. Même si la dynamique des conflits entre seigneurs conduit à une progressive recentralisation du pouvoir (sous forme de la transformation des royautés en monarchies), tous ces pouvoirs sont bien trop faibles pour parvenir à bloquer ou même à entraver sérieusement et l'essor des rapports marchands et la montée en puissance de la bourgeoisie marchande.</p> <p class="spip">La rétroaction des processus précédents sur les rapports féodaux de production.</p> <p class="spip">Cette rétroaction va infléchir ces rapports dans un sens capitaliste (dans le sens de la formation des différentes conditions des rapports capitalistes de production). Elle va en effet entraîner :</p> <p class="spip">L'accumulation de richesse monétaire (sous forme de capital marchand) entre les mains de la bourgeoisie marchande mais aussi entre une partie de la noblesse féodale qui sera incitée à transformer les redevances en travail et en nature en redevances en argent, contraignant ainsi la paysannerie à s'impliquer un peu plus encore dans l'économie marchande et monétaire.</p> <p class="spip">La différenciation socio-économique de la paysannerie sous l'effet de cette implication dans l'économie précisément : d'un côté, l'émergence d'une couche de riches paysans qui parviennent à racheter leur liberté (donc à s'exempter de tout ou partie des prélèvements seigneuriaux), à rassembler (louer ou acheter) des terres, à accroître leur matériel agricole, à embaucher occasionnellement ou durablement des ouvriers agricoles, etc. ; d'autre part, la formation d'un protoprolétariat agricole de paysans entrés dans le cercle vicieux du surendettement qui ne leur laisse d'autre choix que de louer leurs bras (lors des travaux agricoles saisonniers, ou dans les mines, etc.) ou de quitter la terre (pour échapper à leurs redevances et à leurs créanciers) en venant gonfler les rangs des vagabonds ou de la plèbe urbaine vivant de rapine et de mendicité.</p> <p class="spip">La formation d'une protobourgeoisie industrielle (au sens de Marx) qui s'alimente à trois sources. La première nous est déjà connue : c'est la couche de la paysannerie enrichie, dont quelques éléments vont se muer en capitalistes agraires. La deuxième se situe du côté des propriétaires fonciers féodaux dont une partie va être incitée à en faire autant en substituant du travail salarié au travail asservi sur leurs domaines (en chassant les serfs pour engager à leur place des ouvriers agricoles – ce seront quelquefois les mêmes). La troisième nous est également déjà connue : c'est la bourgeoisie marchande dès lors qu'elle cherche à maximiser la valorisation de son capital marchand en se mettant à contrôler les conditions de production des marchandises qu'elle met en circulation. Cela aura notamment lieu sous la forme de l'apparition et du développement de manufactures éclatées (recourant au travail à domicile de paysans ou d'artisans), notamment à la campagne, pour contourner les réglementations corporatives ayant cours dans les villes.</p> <p class="spip">Tout ce processus occupe le Moyen Age central (XIe-XIIIe siècle) en se concentrant notamment en Italie du Nord et dans le cœur du féodalisme européen (l'espace compris en gros entre la Loire, le Rhin et la Tamise). Sa dynamique va cependant se trouver interrompue durant un bon siècle (entre la première moitié du XIVe siècle et le milieu du XVe siècle) sous l'effet conjugué d'une série de crises agricoles, de récurrences d'épisodes pesteux et de la guerre de Cent Ans (1337-1453), opposant d'abord les royaumes de France et d'Angleterre mais à laquelle se mêleront aussi les royaumes d'Écosse, de Castille et du Portugal. Après quoi cette dynamique reprendra mais dans un contexte qui va changer en partie de nature et de dimension.</p> <p class="spip"><strong class="caractencadre-spip spip">La soi-disant accumulation primitive et la première mondialisation</strong></p> <p class="spip">La seconde piste heuristique intéressant le traitement de la question des origines du rapport capitaliste de production est ouverte par Marx dans un passage encore plus célèbre de son œuvre : la dernière section du Livre I du Capital intitulé « L'accumulation primitive ».</p> <p class="spip">Marx y traite explicitement des conditions qui ont rendu possible la formation du rapport capitaliste de production dans la période qui va de la fin du Moyen Age jusqu'à ce qu'on nomme habituellement la révolution industrielle qui se déclenche dans le dernier tiers du XVIIIe siècle en Angleterre. C'est pourquoi d'ailleurs il centre son analyse sur cette dernière. Il insiste notamment sur la plus essentielle de ces conditions : l'expropriation des producteurs, qui est pour lui le véritable « secret de l'accumulation primitive », ce qui le conduit à accorder une grande importance aux bouleversements survenus dans les rapports de production au sein de l'agriculture anglaise (en particulier les enclosures) et sur la « législation sanguinaire » qui s'est abattue sur le protoprolétariat de paysans expropriés pour les forcer à porter leurs forces de travail en pâture aux maîtres des mines, des manufactures et des fabriques anglais.</p> <p class="spip">Mais, chemin faisant, Marx signale l'existence de bien d'autres conditions ayant présidé durant ces trois à quatre siècles à la formation du capital. Notamment dans le passage suivant :</p> <p class="spip">« La découverte des contrées aurifères et argentifères de l'Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d'accumulation primitive qui signalent l'ère capitaliste à son aurore. Aussitôt après éclate la guerre mercantile : elle a le globe entier pour théâtre. S'ouvrant par la révolte de la Hollande contre l'Espagne, elle prend des proportions gigantesques dans la croisade de l'Angleterre contre la Révolution française et se prolonge, jusqu'à nos jours, en expéditions de pirates, comme les fameuses guerres d'opium contre la Chine.</p> <p class="spip">Les différentes méthodes d'accumulation primitive que l'ère capitaliste fait éclore se partagent d'abord, par ordre plus ou moins chronologique, le Portugal, l'Espagne, la Hollande, la France et l'Angleterre, jusqu'à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du XVIIe siècle, dans un ensemble systématique, embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste. Quelques-unes de ces méthodes reposent sur l'emploi de la force brutale, mais toutes sans exception exploitent le pouvoir d'État, la force concentrée et organisée de la société, afin de précipiter violemment le passage de l'ordre économique féodal à l'ordre économique capitaliste et abréger les phases de transition. Et, en effet, la force est l'accoucheuse de toute vieille société en travail. La force est un agent économique. »[2]</p> <p class="spip">Ceux – et ils sont nombreux – qui ont reproché à Marx d'avoir négligé ou minimisé le rôle de l'État ou de l'avoir réduit à « une superstructure » totalement subordonnée à « l'infrastructure économique » n'ont probablement jamais lu ce passage. Ou ils n'y ont visiblement rien compris…</p> <p class="spip">Mais c'est sur un autre point que j'insisterai ici. Dans ce panorama général de « l'accumulation primitive », ce qui passe au premier plan, de même que le rôle d'accoucheur de l'histoire qu'est la violence concentrée de l'État, c'est ce qu'il faut bien appeler une première mondialisation dont Marx pointe ici quelques moments : la découverte et la colonisation des Amériques ; l'afflux en Europe de métaux précieux liés au pillage et à l'exploitation minière de ces mêmes Amériques ; le développement du système de plantations esclavagistes toujours aux Amériques et la traite négrière qui les ravitaille en main-d'œuvre depuis les côtes africaines ; la conquête des marchés orientaux et le début de la colonisation de certaines contrées orientales ; la rivalité entre puissances européennes pour s'approprier ces flux de richesses marchandes et monétaires, exacerbée par la mise en œuvre de politiques mercantilises, dégénérant régulièrement en guerres qui finiront par prendre une dimension mondiale ; la nécessité par conséquent d'un renforcement militaire mais aussi administratif et fiscal des États ; la nécessité de développer aussi le crédit public ; etc.</p> <p class="spip">Ce qui s'esquisse ici clairement, c'est l'hypothèse que c'est dans et par cette première mondialisation que s'est parachevée la formation du rapport capitaliste de production. Et c'est de cette hypothèse qui m'a servi de fil conducteur pour Le premier âge du capitalisme, dont le premier tome paraîtra en septembre prochain[3].
(A suivre)</p> <p class="spip"><i class="spip">Ce texte d'Alain Bihr reprend et développe l'exposé fait à l'Université de Lausanne le 17 avril 2018. Comme indiqué dans la note 3, il annonce à sa manière la publication (en septembre) du tome 1 de l'ouvrage intitulé : Le premier âge du capitalisme.</i></p> <hr class="spip" /> <p class="spip">[1] La préhistoire du capital, Page 2, Lausanne, 2006.</p> <p class="spip">[2] Le Capital, Paris, 1948, Éditions Sociales, tome III, page 193.</p> <p class="spip">[3] Le premier âge du capitalisme, tome 1 : L'expansion européenne, Lausanne – Paris, Page 2 – Syllepse, à paraître en septembre 2018.</p> <p class="spip">Publié par <a href="http://alencontre.org/marxisme/marx-et-la-premiere-mondialisation-i.html" class="spip_out">Alencontre</a></p></div>
		
		
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Consulat de Strasbourg
15, Avenue d'Alsace
67082 STRASBOURG Cedex France</p> <p class="spip">Strasbourg, le 24 avril 2018</p> <p class="spip">Madame,</p> <p class="spip">Mumia Abu Jamal, membre des Black Panthers, de Move et journaliste indépendant américain a été emprisonné il y a 36 ans, en 1982, pour le meurtre d'un policier blanc qu'il a toujours nié.</p> <p class="spip">Il a été condamné à mort. Il est resté dans le couloir de la mort d'une prison jusqu'en 2001 où la Cour Suprême américaine a dû reconnaitre les irrégularités du procès et a annulé sa condamnation à mort. Elle a néanmoins refusé de le libérer. Mumia reste donc emprisonné. Il est aujourd'hui gravement malade ; il est non soigné et sa vie est en danger.
Il a été démontré que toutes les preuves allant à son encontre étaient des falsifications.</p> <p class="spip">Une nouvelle procédure judiciaire visant à obtenir sa libération a été engagée par ses avocats.</p> <p class="spip">Le tribunal de Philadelphie doit se réunir le 30 avril prochain pour examiner la demande des avocats de Mumia que toutes les pièces du dossier le concernant soient rendue publiques.</p> <p class="spip">Dans le monde entier, des rassemblements vont être organisés pour soutenir les exigences des avocats de Mumia – en particulier devant les ambassades des Etats-Unis.</p> <p class="spip">Suite à l'appel de Suzanne Ross (porte-parole de International Concerned Family and Friends of Mumia Abu Jamal) et en prévision de l'instance du tribunal de Philadelphie qui aura lieu le 30 avril prochain, nous demandons, nous militants de diverses organisations démocratiques et du mouvement :</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> la publication des dossiers de la police américaine concernant Mumia,
<br /><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> la libération de Mumia Abu Jamal.</p> <p class="spip">Le maintien de l'emprisonnement de Mumia traduit le caractère de justice de classe et de racisme de la justice américaine. Il est intolérable qu'un militant d'origine afro-américaine reste en prison alors qu'il a été démontré que les preuves qui ont servi à le condamner sont fausses.</p> <p class="spip">Nous vous demandons de recevoir une délégation de nos organisations le lundi 30 avril à 17H00 pour que vous fassiez écho de nos demandes auprès du gouvernement de Donald Trump :</p> <p class="spip">Publication des dossiers de la police américaine</p> <p class="spip">Libération de Mumia Abu Jamal</p> <p class="spip">Signataires :</p> <p class="spip"><strong class="spip">Comité Régional de la CGT Alsace ; FSU 67 ; POID 67 ; Comité de Strasbourg du MRAP ; Alternative Libertaire Alsace ; Solidaires Etudiant-e-s Alsace</strong></p></div>
		
		
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                    [summary] => Rassemblement : lundi 30 avril à 17H00 : Devant le Consulat américain de Strasbourg – 15 avenue d'Alsace – Strasbourg <br />Lettre à Mme Kara C. Mac Donald Consul général des Etats-Unis Consulat de Strasbourg 15, Avenue d'Alsace 67082 STRASBOURG Cedex France <br />Strasbourg, le 24 avril 2018 <br />Madame, <br />Mumia Abu Jamal, membre des Black Panthers, de Move et journaliste indépendant américain a été emprisonné il y a 36 ans, en 1982, pour le meurtre d'un policier blanc qu'il a toujours nié. <br />Il a été condamné à mort. Il (&hellip;)


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Consul général des Etats-Unis
Consulat de Strasbourg
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Il a été démontré que toutes les preuves allant à son encontre étaient des falsifications.</p> <p class="spip">Une nouvelle procédure judiciaire visant à obtenir sa libération a été engagée par ses avocats.</p> <p class="spip">Le tribunal de Philadelphie doit se réunir le 30 avril prochain pour examiner la demande des avocats de Mumia que toutes les pièces du dossier le concernant soient rendue publiques.</p> <p class="spip">Dans le monde entier, des rassemblements vont être organisés pour soutenir les exigences des avocats de Mumia – en particulier devant les ambassades des Etats-Unis.</p> <p class="spip">Suite à l'appel de Suzanne Ross (porte-parole de International Concerned Family and Friends of Mumia Abu Jamal) et en prévision de l'instance du tribunal de Philadelphie qui aura lieu le 30 avril prochain, nous demandons, nous militants de diverses organisations démocratiques et du mouvement :</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> la publication des dossiers de la police américaine concernant Mumia,
<br /><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> la libération de Mumia Abu Jamal.</p> <p class="spip">Le maintien de l'emprisonnement de Mumia traduit le caractère de justice de classe et de racisme de la justice américaine. Il est intolérable qu'un militant d'origine afro-américaine reste en prison alors qu'il a été démontré que les preuves qui ont servi à le condamner sont fausses.</p> <p class="spip">Nous vous demandons de recevoir une délégation de nos organisations le lundi 30 avril à 17H00 pour que vous fassiez écho de nos demandes auprès du gouvernement de Donald Trump :</p> <p class="spip">Publication des dossiers de la police américaine</p> <p class="spip">Libération de Mumia Abu Jamal</p> <p class="spip">Signataires :</p> <p class="spip"><strong class="spip">Comité Régional de la CGT Alsace ; FSU 67 ; POID 67 ; Comité de Strasbourg du MRAP ; Alternative Libertaire Alsace ; Solidaires Etudiant-e-s Alsace</strong></p></div>
		
		
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		<div class='rss_texte'><p class="spip">Les députés du parlement européen votent ce jour sur le pacte mondial des réfugiés ; le collectif pour une autre politique migratoire
Dénonce :</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> La mort ou la disparition en l'espace de 30 ans de près de 40 000 personnes aux frontières de l'Europe ; elles fuyaient les guerres, les dictatures, la corruption ; 2016 aura été une année particulièrement meurtrière (6400 personnes mortes ou disparues) et ces migrations ne sont pas prêtes de s'arrêter.</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> Une situation qui est la conséquence de la politique migratoire européenne qui n'a pas mis en place des voies migratoires légales et qui confie (externalise) le contrôle de ses frontières à des pays tiers comme le Niger, la Libye, la Turquie , le Maroc afin que ces derniers moyennant finances stoppent les exilés en les confinant dans des camps au mépris des droits (humains) les obligeant à prendre des routes plus périlleuses et coûteuses.</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> Les nombreux dispositifs qui trient, confinent, discriminent et bafouent les droits des exilés que ce soient les hotspots (en Italie et en Grèce), les camps, les bidonvilles, les jungles, les centres de rétention, les CAO et l'ensemble des procédures ou règlements existants (dont règlement Dublin). Tout est fait pour que les exilés ne restent pas et ne soient pas « visibles ».</p> <p class="spip">Demande :</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> Le respect du droit international et des droits humains</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> La création de routes sûres et légales par l'Union Européenne.</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> L'abandon de la proposition du règlement Dublin IV et une refonte du règlement Dublin avec une répartition réellement efficace et solidaire des demandeurs d'asile entre les États membres de l'Union européenne et les États associés</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> La mise en place d'une véritable politique d'accueil soutenue par une volonté politique</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> La ratification de la convention internationale de protection des travailleurs migrants et de leur famille</p> <p class="spip"><img src="http://alsace.alternativelibertaire.org/dist/puce.gif" width="8" height="11" alt="-" /> La défense de la solidarité comme valeur fondamentale</p> <p class="spip">ACAT, ALARMPHONE, ATMF, CASAS, CCFD-TS 67, CIMADE, Europe Cameroun Solidarité, AWA, F3M, LDH 67, Makers for Change, Médecins du Monde, Migrations Santé Alsace, MRAP, OXFAM, Pastorale des Migrants, Vie Nouvelle et quelques individuels</p></div>
		
		
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Profitant d'une réédition en 2006, le mensuel Alternative Libertaire avait publié quelques extraits de ce livre que nous reproduisons ci dessous.</div>
		<div class='rss_texte'><p class="spip"><i class="spip"> <strong class="spip">Instituteur, syndicaliste, chercheur et historien, Maurice Dommanget (1888-1976) est l'auteur d'une cinquantaine d'ouvrages d'histoire sociale. Parmi eux, son Histoire du Premier Mai occupe une place particulière. Il y réussit la gageure de faire une histoire du mouvement ouvrier lui-même à travers celle de l'un de ses principaux symboles, de sa période héroïque marquée entre autres par le drame de Chicago en 1886, la tragédie de Courrières en 1906 et la répression sanglante des grèves et des manifestations avant 1914, jusqu'à la normalisation et l'institutionnalisation du mouvement ouvrier à partir des années vingt. Dans l'extrait que nous reproduisons ici (les intertitres sont de la rédaction) il s'intéresse aux prémices de la manifestation en France.</strong> </i></p> <h3 class="spip">Les manifestations des 10 et 24 février 1889</h3> <p class="spip">On était en plein boulangisme. L'apprenti dictateur venait d'être élu dans la Seine par 244 070 voix contre 162 520 au républicain Jacques. Boulé, candidat de l'intransigeance révolutionnaire, n'avait recueilli que 16 766 voix. Au bas mot, 80 000 voix socialistes s'étaient portées sur le nom du général Boulanger. Le public même ouvrier, les parlementaires même socialistes s'intéressaient surtout aux événements politiques. Possibilistes et républicains bourgeois escomptaient dans ces conditions un fiasco de la manifestation. Les premiers mirent en garde leurs groupements contre toute participation à une entreprise qualifiée de « blanquiste ». Quant aux boulangistes et aux catholiques sociaux qui suivaient Albert de Mun, ils traitèrent dédaigneusement la manifestation et déclarèrent chimériques les revendications sur lesquelles elle était axée. Pourtant, comme le montra Paul Lafargue en un article brutal mais judicieux, la journée de huit heures et le minimum de salaire étaient des réclamations bien modestes : « Ces revendications de citoyens libres et jouissant de leurs droits politiques, les bêtes de somme les ont obtenues. Les chevaux des compagnies d'omnibus, par exemple, ne travaillent que quatre à cinq heures par jour ; ils sont convenablement logés et nourris et quand ils tombent malades on soigne attentivement leur précieuse santé et on les envoie à la campagne passer leur convalescence. »</p> <p class="spip">Dans des éditoriaux parus à la veille de la manifestation, Édouard Vaillant et Paul Lafargue poussèrent les travailleurs à l'action. Le gendre de Karl Marx soulignait en ces termes l'originalité du mouvement : « L'agitation socialiste entre dans une nouvelle phase : de spontanée et isolée, elle cherche à devenir collective et combinée… Les socialistes ont la charge de l'éducation politique de la masse et de la préparation des cerveaux pour la révolution qui s'avance. Il n'est pas de propagande orale ou écrite qui remplira mieux ce double but que cette démarche pacifique et légale… »</p> <p class="spip">Et après avoir noté qu'à l'heure où il écrivait, il y avait une « armée socialiste révolutionnaire » ignorant ses propres forces, il ajoutait, pensant à l'avenir : « La manifestation du 10 février, la première du genre que l'on tente, ne pouvant être générale par le manque de préparation et d'entente, ne donnera pas la vraie mesure des forces socialistes : elle ne fera qu'affirmer dans un grand nombre de villes l'existence de groupes socialistes décidés à agir et sachant coordonner leur action. »</p> <p class="spip">On le voit : Lafargue ne se leurrait pas. Il faisait preuve de quelque appréhension et se montrait prudent dans ses prévisions.</p> <p class="spip">Le succès du 10 février dépassa tous ses espoirs. Dans plus de soixante villes, les ouvriers se firent entendre.</p> <p class="spip">A Bordeaux […] la manifestation fut « complète et on ne peut mieux réussie ». A neuf heures et demie de nombreux travailleurs étaient devant la préfecture. En réponse à la lettre envoyée par le secrétaire de la fédération nationale des syndicats, le préfet de Selves, futur préfet de la Seine, fit savoir qu'il recevrait des délégués à partir de dix heures. […]</p> <p class="spip">A Lyon, dix mille ouvriers répondirent à l'appel des chambres syndicales. Quatre cents agents et une compagnie de ligne étaient postés à l'intérieur de la préfecture. Le préfet et le maire reçurent chacun vingt-trois délégués. […] Le préfet, entouré du procureur de la République et de ses secrétaires généraux, déclara que la manifestation menaçait le régime républicain et que les réformes demandées étaient impossibles à réaliser. Il exhorta les ouvriers au calme avec des paroles empreintes de menaces. L'un des délégués lui dit « En 1848, les ouvriers firent crédit trois mois ; nous, nous avons fait crédit dix-huit ans ». La foule se retira dans le calme.</p> <p class="spip">A Marseille, deux mille travailleurs représentant soixante organisations syndicales, se rendirent à la préfecture. Quinze délégués furent reçus et les ouvriers, réunis à la Bourse du travail, décidèrent de se porter en masse à la préfecture le 24 février.</p> <p class="spip">A Lille, le préfet reçut les délégués et parut s'intéresser beaucoup à leurs revendications. A Nantes, comme à Lyon et à Marseille, il y eut quelques accrochages avec la police ou les forces militaires mises sur pied par le ministère de l'Intérieur. A Amiens, le préfet reçut assez courtoisement les cinq délégués des chambres syndicales ouvrières de la région. A Roanne et à Montluçon, dix délégués furent reçus par le sous-préfet, mais à Reims, en l'absence de celui-ci, le mémorandum des revendications fut remis à son secrétaire général. […]</p> <p class="spip">À Paris dans une réunion tenue la veille, il avait été décidé que la manifestation serait empreinte d'un caractère pacifique et il avait été résolu de n'admettre dans le cortège aucun groupe politique. Il avait même été question de se rendre place Beauvau, au ministère de l'Intérieur, non en corps, mais par petits groupes de quatre ou cinq personnes. […]</p> <p class="spip">On a bien l'impression qu'à Paris la manifestation fut purement formelle et, somme toute, assez plate, alors qu'elle prit un caractère vraiment populaire dans bon nombre de villes de province. C'est que la capitale était sensible à la poussée boulangiste et que sa classe ouvrière subissait fortement l'influence possibiliste. Néanmoins, au total, la manifestation frappa l'opinion, et Ernest Granger put écrire : « L'ensemble merveilleux avec lequel elle s'est produite à la date fixée d'avance, le calme qui l'a accompagnée, le sens précis des revendications, tout cela désoriente les adversaires. »</p> <p class="spip">Aussi, à défaut d'arguments solides pour expliquer le succès de la journée, les journaux bourgeois eurent recours à la calomnie. Le Temps y vit le résultat d'« intrigues boulangistes ». La Lanterne aussi. Elle allait même plus loin puisqu'elle n'hésitait pas à affirmer que le boulangisme, après avoir directement organisé la manifestation, espérait et en faire sortir l'émeute et la guerre civile.</p> <h3 class="spip">Le prolétariat en marche</h3> <p class="spip">Quant aux gouvernants mis au pied du mur, ils n'en sortaient pas grandis. Les instigateurs de la journée l'avaient prévu et cela faisait partie de leur tactique. Lafargue ne manqua pas d'attirer l'attention sur ce fait : « Jamais démarche plus légale, et l'on pourrait ajouter plus honorable, n'a été faite au gouvernement républicain, car c'est faire un honneur immérité aux sinistres et grotesques personnages occupant les pouvoirs publics que de les croire capables d'accomplir des réformes ouvrières. Mais il est nécessaire de les obliger à démasquer publiquement leur impuissance et leur mauvais vouloir. »</p> <p class="spip">Raymond Lavigne, dans une circulaire aux chambres syndicales qui fut portée à la connaissance du public, tira la leçon se dégageant de la journée : « Le fait essentiel qui marquera une étape dans la marche du prolétariat vers son émancipation, c'est l'unanimité et la simultanéité avec lesquelles une classe économiquement asservie vient d'affirmer partout à la fois, de Calais à Tarbes, de Lille à Marseille, de Nantes à Besançon, de Bordeaux à Nice, avec le calme et la résolution qui caractérisent les causes justes, sa volonté d'arriver à un changement de situation sociale. »</p> <p class="spip">Dans le même texte, il se félicite de « l'ensemble admirable » qui présida à la première journée revendicative et, battant le fer quand il est chaud, il ajoute : « Il faut que la seconde partie… soit non moins imposante. »</p> <p class="spip">En fait, la journée du 24 février fut comme une répétition du 10. Paris, à nouveau, fut éclipsée par des grandes villes de province.</p> <p class="spip">Cependant, l'atmosphère n'était plus la même. Le cabinet Roquet renversé provoquait une crise ministérielle. Les journaux, qui avaient méprisé dédaigneusement le mouvement du 10, faisaient part, cette fois, de leur inquiétude. En général, ils ne voyaient dans les revendications que la cause apparente de la manifestation et lui donnaient comme fond une cause politique : « l'agitation anarchique et révolutionnaire ». « Nous comptons, dit l'un d'eux, que les pouvoirs publics feront en sorte que l'ordre soit rigoureusement maintenu. »</p> <p class="spip">Il n'y avait pas de crainte à avoir à ce sujet. La police et l'armée furent mobilisées plus fortement que le 10. […]</p> <h3 class="spip">Une journée internationale de lutte</h3> <p class="spip">Edouard Vaillant déclara que la journée lui faisait une « excellente impression » par son ensemble et sa discipline. Cette double caractéristique, d'après lui, avait provoqué « l'ahurissement des réactionnaires ». Il ajoutait : « Ce n'est pas seulement une mise en demeure efficace et de conséquences incalculables que vient de faire le prolétariat ; c'est aussi une première revue de ses troupes que vient de passer le socialisme révolutionnaire. Il y a lieu d'en être content. »</p> <p class="spip">Hors de France, les manifestations de février 1889 eurent un grand retentissement. On en parla beaucoup à la Conférence internationale socialiste de La Haye, qui se tint le 27 février et, de là, grâce aux délégués de retour dans leur pays, l'idée neuve qu'elles représentaient se véhicula en Europe.</p> <p class="spip">La Suède mérite à ce sujet une place d'honneur. Nous avons vu que le syndicat des ouvriers du meuble de Stockholm avait discuté, dès 1888, d'une manifestation ouvrière nationale à date fixe. Au congrès de constitution du parti ouvrier suédois, qui se tint du 19 au 22 avril 1889, les ouvriers du meuble déposèrent une motion en ce sens. Cette motion fut discutée par le congrès qui arrêta la décision suivante : « Le congrès décide que les corporations ouvrières organisées de Suède tiendront le même jour, dans tout le pays, une manifestation destinée à amener les classes dirigeantes à reconnaître au plus tôt les droits naturels et civiques de la classe ouvrière, mais elle remet l'organisation de cette manifestation à la diligence des organismes directeurs. »</p> <p class="spip">Mais, après les Américains et les Français, les Suédois ne s'engageaient pas moins dans la voie d'une journée commune, toujours sur le plan national. Il n'y aura plus qu'à transposer à l'échelle internationale le principe adopté en Suède avec un objectif d'ordre général, le principe adopté et passé dans les faits aux Etats-Unis et en France sur la plate-forme des huit heures, pour comprendre d'où découlera le 1er Mai désormais historique.</p> <p class="spip"><strong class="spip"> Maurice Dommanget</strong></p> <p class="spip">Maurice Dommanget, Histoire du Premier Mai, Marseille, Éditions Le mot et le reste, coll. « Attitudes », 2006, 550 p., 25 euros.</p> <p class="spip"><a href="http://www.atheles.org/lemotetlereste/attitudes/histoiredupremiermai/" class="spip_out">http://www.atheles.org/lemotetlereste/attitudes/histoiredupremiermai/</a></p> <p class="spip"><iframe width="420" height="315" src="http://www.youtube.com/embed/uIfXp8E7Vic" frameborder="0" allowfullscreen></iframe></p></div>
		<div class='rss_ps'><h3 class="spip">Autres éléments de l'histoire du 1er mai :</h3> <p class="spip"><a href="http://alternativelibertaire22.over-blog.com/article-les-origines-du-premier-mai-104207202.html" class="spip_out">Les origines américaines du 1er mai</a> sur le d'Alternative Libertaire 22 (Côtes d'Armor)</p> <p class="spip"><a href="http://alternativelibertaire22.over-blog.com/pages/Premiers_Mai_journees_de_lutte_internationales-277200.html" class="spip_out">Quelques premiers mai dans le monde</a> sur le d'Alternative Libertaire 22 (Côtes d'Armor)</p></div>
		
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Profitant d'une réédition en 2006, le mensuel Alternative Libertaire avait publié quelques extraits de ce livre que nous reproduisons ci dessous.</div>
		<div class='rss_texte'><p class="spip"><i class="spip"> <strong class="spip">Instituteur, syndicaliste, chercheur et historien, Maurice Dommanget (1888-1976) est l'auteur d'une cinquantaine d'ouvrages d'histoire sociale. Parmi eux, son Histoire du Premier Mai occupe une place particulière. Il y réussit la gageure de faire une histoire du mouvement ouvrier lui-même à travers celle de l'un de ses principaux symboles, de sa période héroïque marquée entre autres par le drame de Chicago en 1886, la tragédie de Courrières en 1906 et la répression sanglante des grèves et des manifestations avant 1914, jusqu'à la normalisation et l'institutionnalisation du mouvement ouvrier à partir des années vingt. Dans l'extrait que nous reproduisons ici (les intertitres sont de la rédaction) il s'intéresse aux prémices de la manifestation en France.</strong> </i></p> <h3 class="spip">Les manifestations des 10 et 24 février 1889</h3> <p class="spip">On était en plein boulangisme. L'apprenti dictateur venait d'être élu dans la Seine par 244 070 voix contre 162 520 au républicain Jacques. Boulé, candidat de l'intransigeance révolutionnaire, n'avait recueilli que 16 766 voix. Au bas mot, 80 000 voix socialistes s'étaient portées sur le nom du général Boulanger. Le public même ouvrier, les parlementaires même socialistes s'intéressaient surtout aux événements politiques. Possibilistes et républicains bourgeois escomptaient dans ces conditions un fiasco de la manifestation. Les premiers mirent en garde leurs groupements contre toute participation à une entreprise qualifiée de « blanquiste ». Quant aux boulangistes et aux catholiques sociaux qui suivaient Albert de Mun, ils traitèrent dédaigneusement la manifestation et déclarèrent chimériques les revendications sur lesquelles elle était axée. Pourtant, comme le montra Paul Lafargue en un article brutal mais judicieux, la journée de huit heures et le minimum de salaire étaient des réclamations bien modestes : « Ces revendications de citoyens libres et jouissant de leurs droits politiques, les bêtes de somme les ont obtenues. Les chevaux des compagnies d'omnibus, par exemple, ne travaillent que quatre à cinq heures par jour ; ils sont convenablement logés et nourris et quand ils tombent malades on soigne attentivement leur précieuse santé et on les envoie à la campagne passer leur convalescence. »</p> <p class="spip">Dans des éditoriaux parus à la veille de la manifestation, Édouard Vaillant et Paul Lafargue poussèrent les travailleurs à l'action. Le gendre de Karl Marx soulignait en ces termes l'originalité du mouvement : « L'agitation socialiste entre dans une nouvelle phase : de spontanée et isolée, elle cherche à devenir collective et combinée… Les socialistes ont la charge de l'éducation politique de la masse et de la préparation des cerveaux pour la révolution qui s'avance. Il n'est pas de propagande orale ou écrite qui remplira mieux ce double but que cette démarche pacifique et légale… »</p> <p class="spip">Et après avoir noté qu'à l'heure où il écrivait, il y avait une « armée socialiste révolutionnaire » ignorant ses propres forces, il ajoutait, pensant à l'avenir : « La manifestation du 10 février, la première du genre que l'on tente, ne pouvant être générale par le manque de préparation et d'entente, ne donnera pas la vraie mesure des forces socialistes : elle ne fera qu'affirmer dans un grand nombre de villes l'existence de groupes socialistes décidés à agir et sachant coordonner leur action. »</p> <p class="spip">On le voit : Lafargue ne se leurrait pas. Il faisait preuve de quelque appréhension et se montrait prudent dans ses prévisions.</p> <p class="spip">Le succès du 10 février dépassa tous ses espoirs. Dans plus de soixante villes, les ouvriers se firent entendre.</p> <p class="spip">A Bordeaux […] la manifestation fut « complète et on ne peut mieux réussie ». A neuf heures et demie de nombreux travailleurs étaient devant la préfecture. En réponse à la lettre envoyée par le secrétaire de la fédération nationale des syndicats, le préfet de Selves, futur préfet de la Seine, fit savoir qu'il recevrait des délégués à partir de dix heures. […]</p> <p class="spip">A Lyon, dix mille ouvriers répondirent à l'appel des chambres syndicales. Quatre cents agents et une compagnie de ligne étaient postés à l'intérieur de la préfecture. Le préfet et le maire reçurent chacun vingt-trois délégués. […] Le préfet, entouré du procureur de la République et de ses secrétaires généraux, déclara que la manifestation menaçait le régime républicain et que les réformes demandées étaient impossibles à réaliser. Il exhorta les ouvriers au calme avec des paroles empreintes de menaces. L'un des délégués lui dit « En 1848, les ouvriers firent crédit trois mois ; nous, nous avons fait crédit dix-huit ans ». La foule se retira dans le calme.</p> <p class="spip">A Marseille, deux mille travailleurs représentant soixante organisations syndicales, se rendirent à la préfecture. Quinze délégués furent reçus et les ouvriers, réunis à la Bourse du travail, décidèrent de se porter en masse à la préfecture le 24 février.</p> <p class="spip">A Lille, le préfet reçut les délégués et parut s'intéresser beaucoup à leurs revendications. A Nantes, comme à Lyon et à Marseille, il y eut quelques accrochages avec la police ou les forces militaires mises sur pied par le ministère de l'Intérieur. A Amiens, le préfet reçut assez courtoisement les cinq délégués des chambres syndicales ouvrières de la région. A Roanne et à Montluçon, dix délégués furent reçus par le sous-préfet, mais à Reims, en l'absence de celui-ci, le mémorandum des revendications fut remis à son secrétaire général. […]</p> <p class="spip">À Paris dans une réunion tenue la veille, il avait été décidé que la manifestation serait empreinte d'un caractère pacifique et il avait été résolu de n'admettre dans le cortège aucun groupe politique. Il avait même été question de se rendre place Beauvau, au ministère de l'Intérieur, non en corps, mais par petits groupes de quatre ou cinq personnes. […]</p> <p class="spip">On a bien l'impression qu'à Paris la manifestation fut purement formelle et, somme toute, assez plate, alors qu'elle prit un caractère vraiment populaire dans bon nombre de villes de province. C'est que la capitale était sensible à la poussée boulangiste et que sa classe ouvrière subissait fortement l'influence possibiliste. Néanmoins, au total, la manifestation frappa l'opinion, et Ernest Granger put écrire : « L'ensemble merveilleux avec lequel elle s'est produite à la date fixée d'avance, le calme qui l'a accompagnée, le sens précis des revendications, tout cela désoriente les adversaires. »</p> <p class="spip">Aussi, à défaut d'arguments solides pour expliquer le succès de la journée, les journaux bourgeois eurent recours à la calomnie. Le Temps y vit le résultat d'« intrigues boulangistes ». La Lanterne aussi. Elle allait même plus loin puisqu'elle n'hésitait pas à affirmer que le boulangisme, après avoir directement organisé la manifestation, espérait et en faire sortir l'émeute et la guerre civile.</p> <h3 class="spip">Le prolétariat en marche</h3> <p class="spip">Quant aux gouvernants mis au pied du mur, ils n'en sortaient pas grandis. Les instigateurs de la journée l'avaient prévu et cela faisait partie de leur tactique. Lafargue ne manqua pas d'attirer l'attention sur ce fait : « Jamais démarche plus légale, et l'on pourrait ajouter plus honorable, n'a été faite au gouvernement républicain, car c'est faire un honneur immérité aux sinistres et grotesques personnages occupant les pouvoirs publics que de les croire capables d'accomplir des réformes ouvrières. Mais il est nécessaire de les obliger à démasquer publiquement leur impuissance et leur mauvais vouloir. »</p> <p class="spip">Raymond Lavigne, dans une circulaire aux chambres syndicales qui fut portée à la connaissance du public, tira la leçon se dégageant de la journée : « Le fait essentiel qui marquera une étape dans la marche du prolétariat vers son émancipation, c'est l'unanimité et la simultanéité avec lesquelles une classe économiquement asservie vient d'affirmer partout à la fois, de Calais à Tarbes, de Lille à Marseille, de Nantes à Besançon, de Bordeaux à Nice, avec le calme et la résolution qui caractérisent les causes justes, sa volonté d'arriver à un changement de situation sociale. »</p> <p class="spip">Dans le même texte, il se félicite de « l'ensemble admirable » qui présida à la première journée revendicative et, battant le fer quand il est chaud, il ajoute : « Il faut que la seconde partie… soit non moins imposante. »</p> <p class="spip">En fait, la journée du 24 février fut comme une répétition du 10. Paris, à nouveau, fut éclipsée par des grandes villes de province.</p> <p class="spip">Cependant, l'atmosphère n'était plus la même. Le cabinet Roquet renversé provoquait une crise ministérielle. Les journaux, qui avaient méprisé dédaigneusement le mouvement du 10, faisaient part, cette fois, de leur inquiétude. En général, ils ne voyaient dans les revendications que la cause apparente de la manifestation et lui donnaient comme fond une cause politique : « l'agitation anarchique et révolutionnaire ». « Nous comptons, dit l'un d'eux, que les pouvoirs publics feront en sorte que l'ordre soit rigoureusement maintenu. »</p> <p class="spip">Il n'y avait pas de crainte à avoir à ce sujet. La police et l'armée furent mobilisées plus fortement que le 10. […]</p> <h3 class="spip">Une journée internationale de lutte</h3> <p class="spip">Edouard Vaillant déclara que la journée lui faisait une « excellente impression » par son ensemble et sa discipline. Cette double caractéristique, d'après lui, avait provoqué « l'ahurissement des réactionnaires ». Il ajoutait : « Ce n'est pas seulement une mise en demeure efficace et de conséquences incalculables que vient de faire le prolétariat ; c'est aussi une première revue de ses troupes que vient de passer le socialisme révolutionnaire. Il y a lieu d'en être content. »</p> <p class="spip">Hors de France, les manifestations de février 1889 eurent un grand retentissement. On en parla beaucoup à la Conférence internationale socialiste de La Haye, qui se tint le 27 février et, de là, grâce aux délégués de retour dans leur pays, l'idée neuve qu'elles représentaient se véhicula en Europe.</p> <p class="spip">La Suède mérite à ce sujet une place d'honneur. Nous avons vu que le syndicat des ouvriers du meuble de Stockholm avait discuté, dès 1888, d'une manifestation ouvrière nationale à date fixe. Au congrès de constitution du parti ouvrier suédois, qui se tint du 19 au 22 avril 1889, les ouvriers du meuble déposèrent une motion en ce sens. Cette motion fut discutée par le congrès qui arrêta la décision suivante : « Le congrès décide que les corporations ouvrières organisées de Suède tiendront le même jour, dans tout le pays, une manifestation destinée à amener les classes dirigeantes à reconnaître au plus tôt les droits naturels et civiques de la classe ouvrière, mais elle remet l'organisation de cette manifestation à la diligence des organismes directeurs. »</p> <p class="spip">Mais, après les Américains et les Français, les Suédois ne s'engageaient pas moins dans la voie d'une journée commune, toujours sur le plan national. Il n'y aura plus qu'à transposer à l'échelle internationale le principe adopté en Suède avec un objectif d'ordre général, le principe adopté et passé dans les faits aux Etats-Unis et en France sur la plate-forme des huit heures, pour comprendre d'où découlera le 1er Mai désormais historique.</p> <p class="spip"><strong class="spip"> Maurice Dommanget</strong></p> <p class="spip">Maurice Dommanget, Histoire du Premier Mai, Marseille, Éditions Le mot et le reste, coll. « Attitudes », 2006, 550 p., 25 euros.</p> <p class="spip"><a href="http://www.atheles.org/lemotetlereste/attitudes/histoiredupremiermai/" class="spip_out">http://www.atheles.org/lemotetlereste/attitudes/histoiredupremiermai/</a></p> <p class="spip"><iframe width="420" height="315" src="http://www.youtube.com/embed/uIfXp8E7Vic" frameborder="0" allowfullscreen></iframe></p></div>
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